–vous avez, je le vois, dit le comte, eu comme moi le pressentiment d’un danger

Le mayordomo hocha la tete. –Don Melchior n’abandonnera pas la partie, repondit-il, avant qu’elle soit definitivement gagnee ou perdue pour lui. –Le soupconnez-vous donc capable d’un aussi horrible guet-apens? –Cet homme est capable de tout. –Mais alors c’est un monstre? –Non, repondit doucement le mayordomo, c’est un sang mele, un envieux, et un orgueilleux, qui sait que la fortune seule peut lui faire obtenir l’apparente consideration qu’il convoite; tous les moyens lui seront bons pour obtenir cette consideration.

–Meme un parricide? –Meme un parricide.

–Ce que vous me dites-la est epouvantable. –Que voulez-vous, senor? Cela est ainsi. –Grace a Dieu, nous approchons de Puebla, une fois dans la ville nous n’aurons plus rien a redouter. –Oui, mais nous n’y sommes pas encore; vous connaissez aussi bien que moi le proverbe, seigneurie. –Quel proverbe? –Celui-ci: entre la coupe et les levres, il y a place pour un malheur. –J’espere que cette fois vous vous tromperez. –Je le souhaite, mais vous m’aviez appele, seigneurie. –En effet, j’avais une recommandation a vous faire. –Je vous ecoute. –Au cas ou nous serions attaques, j’exige que vous nous abandonniez a nos propres forces, et que vous vous sauviez a toute bride vers Puebla, en emmenant avec vous don Andres et sa fille, pendant que nous combattrons. Peut etre aurez-vous le temps de les mettre en surete derriere les murailles de la ville. –Je vous obeirai, seigneurie; on n’arrivera a mon maitre qu’en passant sur mon cadavre. N’avez-vous rien de plus a me dire? –Non, retournez donc a votre poste, et a la grace de Dieu! Le mayordomo salua et rejoignit au galop la petite troupe au centre de laquelle marchaient don Andres et sa fille.

Presqu’au meme instant Dominique reparut sur le bord du sentier; il reprit son cheval et vint se placer a la droite du comte. –Eh bien? lui demanda celui-ci, as-tu decouvert quelque chose? –Oui et non, repondit-il a demi voix. Son visage etait sombre, ses sourcils fronces a se joindre; le comte l’examina attentivement pendant un instant, et sentit redoubler son inquietude.

–Explique-toi, lui dit-il enfin. –A quoi bon, tu ne me comprendrais pas. –Peut-etre! Parles toujours. –Voici le fait, a droite, a gauche et en arriere la plaine est completement deserte; j’en ai acquis la certitude. Le danger, si veritablement il existe, n’est donc pas a redouter de ce cote, si un piege nous est tendu, si des ennemis embusques se preparent a fondre sur nous, ce piege est en avant, ces ennemis sont caches entre la ville et nous.

–Qui te fait supposer cela? –Des indices pour moi certains, et que ma longue habitude du desert m’a fait reconnaitre du premier coup; dans les regions ou nous sommes les hommes negligent generalement toutes ces precautions usitees dans les prairies, et dont l’oubli d’une seule entrainerait la mort immediate de l’imprudent chasseur ou guerrier qui aurait denonce ainsi sa presence a ses ennemis; ici, les pistes sont faciles a reconnaitre et plus faciles a suivre, car elles sont parfaitement visibles pour l’oeil meme le plus inexperimente; ecoute bien ceci: depuis l’Arenal, nous avons ete je ne dirai pas suivi, le terme n’est pas juste en cette circonstance, mais flanque a notre droite par une nombreuse troupe de cavaliers qui a une distance d’une portee de fusil tout au plus galopait dans la meme direction que nous; cette troupe, quelle qu’elle soit, a fait un crochet a une demi lieue d’ici, s’appuyant un peu sur la gauche, comme si elle voulait se rapprocher de nous, puis elle a redouble de vitesse, nous a depasses, et s’est engage devant nous dans le sentier sur lequel nous sommes, de drive master sorte que nous la suivons en ce moment.

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