Vi ils vont, calmes de bonheur, parmi la foule active

Au loin, l’Opera assis dans les brumes rosatres se revele encore par les dorures qui, de place en place, s’irradient. Et la double file des lampadaires en bronze s’allonge, s’etrecit dans la perspective crepusculaire. Paul Doriaste, tout au charme des feminilites frolantes, s’abandonne au bercement vague des reminiscentes reveries. Contre son coude, le sein de sa maitresse palpite. Ils doublent l’angle du boulevard. En teintes sobres s’harmonisent le miroitement limpide des etalages, les vetements des promeneurs, les feuillages des arbres. Par dela les equipages glissent avec la fuite brillante de leurs lanternes, des gourmettes et les luisances noires des voitures. Jusqu’aux mors, les steppers arrondissent leurs jambes greles.

–Marceline! clame subitement une voix imperieuse. Le chroniqueur se retourne.

Une colere l’a surpris. . . Mais, aussitot, il reprime la semonce qu’il voulait servir a l’interrupteur de leur joie. Ce monsieur sec, brun, aux moustaches aigues, ce monsieur ombre d’un chapeau gris, sans doute, c’est le mari.

Il a pris le bras de la jeune femme et, tout bas, il repete: –C’est votre amant, n’est-ce pas? Et Doriaste sort a peine de son angoisse hebetee pour livrer sa carte en echange de celle offerte. Et puis Marceline jetee dans une voiture; le monsieur parlant au cocher, s’installant, reclaquant la portiere; et le fiacre perdu dans l’enchevetrement des fiacres; le chapeau blanc du cocher percu seul longtemps encore, jusque la-bas, dans le fouillis des fouets minces. VII En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres raidis par trois heures successives d’escrime. La clarte discrete qui choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan ou git la chemise de soie qu’il endossera demain matin pour se battre. Des melancoliques lueurs.

Et il verifie par memoire s’il n’oublia aucune des courses a faire dans cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui coutera encore cent francs.

Ses calculs, qu’il les fasse et refasse, atteignent inevitablement ce total. Jusque la fin du mois il sera contraint a vivre chichement. En somme, il depensa beaucoup pour cette liaison: diners et fleurs, parties de campagnes et theatres, voyages ce site et voitures de remise, duel. Il eut a ce prix entretenu trois grisettes pendant le meme nombre de semaines. Mais que d’heures exquises passees avec elle, si aimante et si douce! Elle doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette supposition l’attendrit: toute la journee il y songea tristement. Marceline s’evoque en visions delicieuses de charme et de bonte; et ces visions se dissipent et renaissent. . . Ou bien, qui sait, peut-etre, la finaude a-t-elle deja reconquis l’epoux, et lui la supplie-t-il, en larmoyant, de l’aimer. Car elle est forte en volonte, meme son amant, jamais ne put connaitre ce qu’elle pensait. . .

Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura _verse son sang pour elle_: et la charmeuse blonde s’exaltera en faveur de la victime.

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