Une pluie striante gaze de gris les villages plats et les clochers pointus, les rideaux d’arbres

Et la crainte du chatiment attendu etreint le jeune soldat. Un malaise engourdissant lui enfle la poitrine: rester la, se laisser engourdir par une vague faiblesse qui le separerait du monde cruel, qui l’endormirait pendant les deux annees de service encore a vivre, ce lui semble desirable. Car l’existence est dure. . .

Leon ne se trompe pas tout a fait: un gouvernement aussi canaille devrait etre abattu. Chose ignoble: par la seule impuissance de payer un maitre qui instruise, une somme qui dispense, il faut se faire tuer pour les autres, les riches, les laches. Des indignations surexcitent le soldat.

Tout pour quelques-uns! Et lui, rien. De meme, son costume si joli parait commun, tandis que les collants anglais, les chapeaux ridicules, les savates pointues et les petits paletots si laids s’offrent elegants et superbes par cela seul qu’ils vetent l’opulence. L’argent vaut tout, decidement.

Et le soleil dore la trame pluvieuse. Les ecorchures des carrieres s’eclaircissent. Au loin de lourds nuages mauves fuient. La campagne s’egaie. Les herbes se redressent en secouant des gouttes brillantes. Aux fils du telegraphe des gemmes hyalines s’irisent.

Gustave remet la tete a la portiere. Sur la voie elargie les rails s’unissent par de luisantes courbes, vont se perdre sous le hangar en verre ou la lumiere s’ecrase, eclabousse le bleu du soleil.

A gauche, dans les feuillages, les ardoises des toits et des clochers qui s’irradient denoncent la ville, la garnison. Tout de suite, il descend, ayant reflechi: d’autres, avant lui, commirent la meme faute. En expliquant la chose, on l’excusera sans doute; c’est si simple. Et il se rememore l’allure insouciante du tringlot qu’il vit entre les gendarmes, lors de son depart. Il faut imiter ce sang-froid, car on n’est plus un gamin. Par hasard, le sergent Berdot, un compatriote, flane devant la buvette, portant sous le bras le cahier du rapport. Prescieux l’aborde avec la certitude de lui entendre communiquer un bon conseil. –Eh bien, tu n’as pas de toupet! s’exclame le sergent. –Si j’suis pas en tenue, c’est toujours pas l’envie qui m’en manque. Et il narre.

A mesure qu’il avance dans le recit il juge sa faute plus grave. Les gestes et les grimaces de Berdot, qu’il guette anxieusement, signifient des blames ou d’amusantes reflexions suscites par les episodes comiques, ils ne rassurent pas.

–Ce qu’il y a de plus ce site simple, vois-tu, conclut le sergent, c’est d’aller trouver le lieutenant.

Justement je vais lui porter le rapport; tu n’as qu’a venir avec moi. Mais, tu sais, tu t’es fichu dans un sale petrin. Plusieurs fois encore, Gustave Prescieux sollicite une reponse encourageante.

L’autre ne la donne pas, mais il emet des potins de regiment; il cite des cas disciplinaires; il dit ses chances d’avancement et commente les lubies des superieurs. Le jeune soldat ressent une haine pour cet homme arrive, certain d’etre recu a Saint-Maixent. Il y a des caracteres comme ca, capables de tout endurer, et bas.

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