Un soleil fauve dardait ses rayons rouges dans le ciel blanc

Les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, les guepes picoraient sur la haie, les gelinottes roucoulaient dans les branches, et les petits lezards verts rampaient dans les buissons creux.

L’Innoucento qui paissait ses bestiaux par les champs sentit sa tete lourde de somnolence et s’endormit a l’ombre des peupliers. En ce moment le garde champetre Miquelas passait dans le sentier, ivre. Il vit l’Innoucento endormie sous les peupliers, et une idee baroque traversa sa tete alourdie par la boisson. –Tiens, comme c’est drole! se dit-il. Puis il reveilla d’un coup de pied la pauvre idiote.

Elle se frotta les yeux en grognant.

Alors il la prit dans ses bras et l’emporta dans le taillis prochain ou l’herbe poussait haute. Et les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, et les guepes picoraient sur la haie, et les petits lezards verts rampaient dans les buissons creux. Depuis ce jour la, lorsque les jeunes filles lui demandaient: _As oun galan, Innoucento?_ l’idiote ne gloussait plus comme ses poules et son regard devenait serieux. Quelques mois apres, sa taille s’epaissit visiblement et les gars du village, en la rencontrant, disaient avec des eclats de rires: –Comme tu engraisses, l’Innoucento? Serais-tu enceinte? Mais elle ne repondait pas, et s’enfuyait en courant par les carres de betteraves. Souvent le soir, en se deshabillant, elle fixait des yeux inquiets sur son ventre gonfle et se rappelait en rougissant le jour ou elle s’endormit sous les grands peupliers. Dans le village, on souriait en la voyant passer, et les commeres se chuchotaient avec des mines etonnees: –Mais qui diable a pu faire ca? La vieille Madame Lafont, tres intriguee, appela un empirique de passage, et lui fit examiner sa servante. L’empirique declara que la jeune fille etait enceinte.

Alors la vieille femme entra dans une colere effroyable et intima a sa servante de quitter la maison au plus vite: Je ne veux pas de _puto_ chez moi, disait-elle. La pauvre idiote fit un paquet de ses hardes et partit en pleurant par la campagne sans savoir ou elle allait. A la tombee de la nuit, elle s’arreta, brisee de fatigue, sur un petit pont en bois jete sur la riviere qui s’engouffrait avec un fracas lugubre au fond des rocs pointus. La nuit etait delicieuse. La lune nimbee d’argent site de l’entreprise brillait sur la montagne apaisee.

On entendait les chiens hurler au loin et l’eau clapoter sous le pont.

Une douce brise parfumee de framboises bruissait dans les lamelles des pins. L’esprit de la pauvre Innoucento revint encore a ce jour ou le garde champetre l’emporta dans le taillis, et sur ses levres minces un sourire doux et amer a la fois passa furtivement. Elle regarda son ventre gonfle et le palpa avec curiosite. Puis, comme si un eclair subit eut traverse son cerveau entenebre, elle se mit a sangloter. La lune s’etait cachee derriere les hautes futaies.

L’Innoucento regarda un instant l’eau brunie s’engouffrant avec un lugubre fracas au fond des rocs pointus, puis elle escalada le parapet, et se jeta sans un cri dans la riviere.

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