Seul, un jeune homme propose aller querir un fiacre

A peine le juif decu de ses voeux remercie-t-il. Il maudit son infirmite et l’indifference egoiste des valides.

Puis les gens recommencent a circuler, bavards. Un brave homme a la blouse roide, un provincial egare dans Paris, reste encore; et, mettant a profit l’aide pretee, il se renseigne sans fin sur l’itineraire a suivre pour gagner le boulevard Barbes. Ensuite il part. III –C’est rien chien, tout de meme, murmure le juif, de ne pas laisser un sou pour la casse! Quant a Tabourdel, l’ebeniste, il peut fouiller ses profondes, pour sur. On ne se fiche pas ainsi du monde! Et il detache les courroies qui le tiennent encore lie aux debris du chariot: du bois perdu, et mauvais!–Il repose ses membres ereintes par la course fournie.

Au dehors, l’averse s’ecrase toujours sur les vitres. Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se fait plus dense, pietine, laisse pisser partout les parapluies. Du dejeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses fluides. La tete pese.

Le bruit monotone des pas et des conversations susurrees ronflent autour de lui et bercent.

–Pas de voiture. –Pendant cette inoccupation, un degout pour l’egoisme des autres inspire a ephraim Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l’enfilade de ses idees s’embranche de digressions et se troue de subites lacunes: venue du sommeil.

A plusieurs reprises il leve ses paupieres qui tombent, et se decolle peniblement les cils. Il songe qu’on le saura bien avertir a l’arrivee du fiacre. Il s’ensommeille, heureux de cette torpeur, contrarie seulement de la prevoir trop breve. Plus rien. Longtemps. Et des souvenirs se cherchent, s’unissent.

Une a une s’eliminent les perceptions flottantes du reve, elles laissent place a de plus reels fantomes. Se retracent l’orage, l’accident. Une inquiete avidite de savoir si on pense a lui eveille ephraim. Il ecoute et il regarde: nul pas, nulle voix, ici nul etre. Une bleuatre clarte ruisselle par les murs, par les steles, par les sarcophages, par les colosses qui se dressent rigides, les poings colles aux cuisses, dans une attitude de violence resolue. Et sur le parquet ces masses se projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune. Appeler, le juif n’ose: peut-etre l’emprisonnerait-on pour avoir dormi la, car on en veut toujours a la race d’Adonai. –A se voir dans cette antique egypte, un effroi le saisit. Sa haine des persecuteurs fut adulee depuis l’enfance. Il voua surtout de vindicatives coleres a ces egyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images de la Bible. Maintenant, seul parmi toutes ces figures enormes et surplombantes, il redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de gnomes outrages. Il se tasse sur lui-meme et frissonne; mais l’oeil tres large d’un dieu le fixe, froid, immobile. Dans le vide du musee, continument, une sonorite fantastique vibre, creuse et sourde. Et il parait au fond de la salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs theories de pretres graves s’approchent lentement et s’assemblent, dans un rythme de marche funeraire.

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