Quand je suis passe sur le pont il faisait jour encore

. . Et vous, faisait-il jour, quand vous y etes passes? –Il faisait encore jour, repondit l’autre gendarme. –Alors vous auriez pu voir comme moi, dans la poussiere, si vous aviez des yeux, les traces de pas de ces hommes, ecrites en travers de la route, sur le bord, et dessinees en poussiere blanche sur l’herbe ecrasee du talus. Moi, j’ai remarque ca en passant et j’ai cherche sous le pont. Et j’ai vu vos trois pauvres bougres. Ils m’ont demande du tabac. Et je leur en ai donne. . . Ah! ah! vous leur avez passe sur la tete!.

. . Je parie que vous galopiez, eh? Et le rire de Maurin, communicatif, gagna l’assemblee. –De ce Maurin, pas moins! que galegeaire! disait-on a la ronde.

Le gendarme se facha.

Etre persifle sous les yeux de celle qu’il nommait en lui-meme sa future, cela lui fut insupportable. –Avez-vous fini de rire? cria-t-il. Et Maurin, tranquille: –Pas encore, brigadier. –Je ne suis pas brigadier. –Lieutenant alors! repliqua Maurin, de plus en plus narquois. –Ah ca! vous vous f.

. . ichez de moi! Le gendarme s’etait leve: Maurin aussi. La Corsoise, toute pale, les regardait. Toute la race de cette fille lui revenait aux yeux et dans le coeur. Suspendue aux mouvements des deux hommes, inconsciente et superbe, elle ne savait pas qu’elle attendait le vainqueur pour se donner un maitre. Son masque etait immobile. Cependant ses narines, ouvertes comme des naseaux, aspiraient l’air avec force, et de temps en temps ses levres, imperceptiblement, vibraient, ce qui la rendait beaucoup plus jolie. Maurin crut sentir que cette fille serait a lui s’il achevait de rendre comique l’attitude de son gendarme. Et a cette espece de question: « Ah ca! est-ce que vous vous f. . . ichez de moi? » il repondit, d’un grand voir la page sang-froid, en bon francais provencal, aussi sonore que du patois corse: « Parfetemein! » –Injure aux agents de l’autorite en service! profera le gendarme avec un accent officiel inimitable.

Et baissant le nez, il chercha dans sa sacoche de cuir fauve un papier a proces-verbal. –En service! cria Maurin, celle-la est forte. A cheval sur une chaise, le gendarme n’est pas en service! Tout le monde s’etait leve, et tandis que le gendarme appretait son papier et requisitionnait un encrier, Maurin sortit, protege par des groupes complices. Il avait cligne de l’oeil: on avait compris que le galegeaire allait jouer aux representants de la loi un tour de sa facon. Les gendarmes ne songeaient d’ailleurs pas a l’empecher de sortir. Il ne s’agissait pas d’une arrestation. Pour un simple proces-verbal, il leur suffisait d’etre surs de l’identite de leur homme. Or, en meme temps que Maurin, l’un des assistants, que le fameux braconnier n’avait pas eu l’air de connaitre et qui n’avait pas prononce une parole, avait disparu silencieusement. C’etait un certain Pastoure, dit Parlo-Soulet, c’est-a-dire Parle-Seul, homme de puissante stature, colosse naif, admirateur de Maurin et son compagnon favori; mais Pastoure jugeait utile de ne pas afficher hors de saison son amitie pour le Roi des Maures, qu’en toute occasion il servait de son mieux.

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