–pardonnez-moi, mon dieu! pardonnez-moi! dit-elle d’une voix brisee par les sanglots

–Et qu’ai-je a vous pardonner, pauvre femme? Oui, j’ai bien souffert ce soir-la. . . Si votre main etait a moi, votre coeur etait a un autre!. . . Mais ne vous etes-vous pas devouee a consoler ma vieillesse? ne vous ai-je pas toujours trouvee pres de moi, tendre, affectueuse et charitable?. . . Si j’ai souffert, c’est parce que je vous savais malheureuse; si vous m’avez vu triste, c’est parce que j’avais brise votre esperance et fletri votre jeunesse! Vous etes demeuree sainte et pure comme je vous ai trouvee; qu’ai-je donc a vous pardonner? Suzanne, agenouillee au bord du lit, pleurait sur les mains tremblantes de M. d’Albergotti. Elle etait sans voix pour repondre, mais la bonte du vieillard entrait dans son coeur et la remplissait a la fois de reconnaissance et d’affliction. –Relevez-vous, Suzanne, lui dit M.

d’Albergotti.

.

. Encore un peu de courage et de resignation. . . Vous serez libre bientot. –Oh! monsieur! fit Suzanne avec un doux accent de reproche. –Laissez faire la volonte de Dieu, pauvre affligee; il n’y a point d’amertume dans mes paroles, reprit le vieil officier; je n’ai plus d’avenir; il faut que la jeunesse aille a la jeunesse. Relevez-vous, Suzanne, et mettez tout votre espoir en Dieu. Tandis que ces choses se passaient a le site Compiegne, Mme de Chateaufort poussait droit sur Paris. Elle ne descendit de voiture que pour monter chez M. de Louvois. Aux premiers mots qu’elle lui toucha de l’affaire qui l’avait amenee a Paris, le ministre l’arreta.

–Belle-Rose vous doit la vie une fois deja. . .

Il ne vous devra pas autre chose. Mme de Chateaufort laissa echapper un geste d’etonnement.

–Oh! reprit M. de Louvois, la memoire est une des servitudes de ma profession: je n’oublie rien.

Le nouveau crime de Belle-Rose n’est pas de ceux pour lesquels on decapite un homme, mais il est suffisant pour qu’on en retienne dix en prison leur vie durant. Il est a la Bastille, il y restera.

XXVIII LES ARGUMENTS D’UN MINISTRE Apres les formalites d’usage qui precedaient l’incarceration d’un prisonnier a la Bastille, Belle-Rose avait ete conduit dans une chambre qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine.

Il entendit fermer les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde obscurite l’enveloppa; c’etait a peine s’il reconnaissait, a la pale lueur qui s’en echappait, la place ou s’ouvrait la fenetre.

Elle etait etroite et garnie de gros barreaux. Tout en bas, a une portee de mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine eparpillaient leurs toits, ou l’on voyait, au milieu des tenebres, briller ca et la d’immobiles clartes.

Belle-Rose s’accouda sur l’appui de la fenetre, et regarda ce coin de la grande ville d’ou montait encore un peu de cette rumeur qui flotte incessamment sur la cite. L’une des lumieres disparut, puis une autre, puis une autre encore.

On n’en distinguait plus que trois ou quatre qui rayonnaient comme des etoiles tombees du ciel. Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indefinissable emotion penetrait dans son coeur; il lui semblait que ces lumieres etaient l’image de ceux qu’il avait connus.

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