On voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de temps en

Jacques etait habitue a ces scenes de tumulte et de terreur.

Il s’avanca vers l’un des rouliers, et lui demanda si les ennemis etaient encore bien loin. –Qui le sait? repondit l’homme. Peut-etre a dix lieues, peut-etre a cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut etre entre de bonnes murailles que par chemins. Parmi ceux qui decampaient en toute hate, personne n’avait encore rien vu, cependant nul ne s’arretait et n’osait meme retourner la tete. Jacques pensa que chacun fuyait parce qu’il voyait fuir les autres, et en garcon resolu qu’il etait, il prit le parti de continuer son chemin, voulant arriver a Hesdin avant la nuit. La journee etait brulante, et Jacques marchait depuis le matin; l’appetit commenca de se faire sentir avec la fatigue. N’apercevant ni Hongrois ni Croates, ce site Jacques se jeta sur le cote de la route, pres d’une fontaine qui coulait a l’ombre d’un bouquet d’arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il s’etait muni a Fruges, il se mit a dejeuner gaillardement. En ce lieu, l’herbe etait epaisse et l’ombre fraiche; Jacques regarda sur la route, et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s’etendit comme un berger de Virgile au pied d’un hetre. Il pensa d’abord et beaucoup a Mlle de Malzonvilliers et soupira; puis, au souvenir des bonnes gens qu’il avait rencontres fuyant comme des lievres, il sourit; il allait sans doute penser a bien d’autres choses encore, quand il s’endormit.

Jacques ne voulait que se reposer; mais la jeunesse propose et l’herbe fraiche dispose. Il dormait donc comme on dort a dix-huit ans, lorsqu’un grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le reveilla en sursaut.

Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres debouclaient son havresac apres etre sautes de selle. Jacques se dressa d’un bond, et du premier coup de poing fit rouler a terre l’un des pillards; il allait prendre l’autre a la gorge, lorsque trois ou quatre cavaliers fondirent sur lui et le renverserent: avant qu’il put se relever, un coup violent l’etourdit, et il resta couche aux pieds des chevaux.

Il n’avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour deboucler sa valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l’argent et les effets, depouiller Jacques de son habit et disparaitre au galop. Jacques resta quelques instants immobile, etendu sur le dos.

Les larges bords de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui etait destine, Jacques n’etait qu’etourdi. Quand il se releva, a moitie nu et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnaitre le chemin qu’avaient pris les pillards.

Un tourbillon de fumee fouettee par le vent ondulait dans la plaine; deux villages brulaient; entre les toits de chaume tout petillants, passaient les bestiaux epouvantes. Un nuage lourd et crible d’etincelles s’epandait au loin; quand l’incendie gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de flamme coupait le sombre rideau de ses eclairs rouges et tordus.

Un gros de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d’un ruisseau.

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