Moi le premier, vous savez, je serai contre vous, et ca me fera de la peine

–Je suis sur d’un bel appoint. J’aurai tout Hyeres pour moi. –Possible, mais, vous savez, vous y resterez quand meme.

A quoi est-ce que ca vous avancera, dites un peu? Et si je touche cette question, c’est bien par amitie, a cause de vos gentillesses, vu que votre candidature nous sera plutot utile. –Oh! oh! comment cela? En profond politique Maurin s’expliqua.

Des deux candidats republicains qui, selon lui, avaient le plus de chances, un etait douteux, tellement douteux que si le comte retirait sa candidature, les voix « reactionnaires » iraient au moins bon des deux, compromettant ainsi l’election du meilleur. Le comte de Siblas ne souriait plus.

–Monsieur Maurin, dit-il, vous etes sur de votre homme? de celui que vous appelez le bon? –Sur, repliqua Maurin qui, parlant d’apres l’integre M. Rinal, aurait donne sa tete a couper pour repondre de M. Verignon. –Comment s’appelle-t-il? –Vous devez le connaitre: il a fait des histoires dans les livres; c’est Verignon. Il disait: « C’est Verignon » d’un ton qui signifiait: le _grand Verignon_, que tout le monde connait en France, Verignon enfin, l’ami Verignon! –Ah! dit le comte, c’est en effet un esprit vigoureux et fin, et c’est un caractere d’honnete homme. C’est un vrai savant et un desinteresse, l’espece d’hommes la plus rare qui soit. Si vous etes pour Verignon, je maintiendrai ma candidature a seule fin de retirer a son rival les voix qui vous font peur. Ce ici qu’il nous faut, a la Chambre, puisque nos opinions ne peuvent pas y triompher, ce sont des adversaires intelligents et honnetes, des caracteres. Votre Verignon est de ceux-la. Vous pouvez compter que ce que je vous dis, je le ferai. Maurin, cette fois, regardait M. de Siblas avec une admiration sourde, beate.

Il demeura longtemps pensif, immobile, eprouvant une emotion telle que seul M. Rinal lui avait donne la pareille. –Eh bien, Maurin, qu’y a-t-il? dit doucement le comte, qui comprenait fort bien a quelle nature il avait affaire. –Noum de pas Diou, Moussa lou Comte! fit Maurin, siou aqui que mi songi que se i’ avie que de noble coumo vous et de couyoun coumo iou, ti foutrian une Franco, voleur de sort, numero un!–ce qui veut dire: « Par Herakles, Monsieur le comte, s’il n’y avait que des nobles de votre sorte et des pauvres diables tels que moi, en verite nous realiserions bientot la plus exquise des republiques atheniennes! » Et le bras droit tendu, le poing ferme, le pouce vertical un peu rejete en arriere, il exprimait du geste, a la facon provencale, les energies fecondes de la France plebeienne. Et jamais parole n’exprima si bien que son geste viril la deference du peuple pour toutes les aristocraties qui ont la vraie elevation, celle du coeur. Ce geste disait, du meme coup, son mepris pour la plate suffisance de l’egoiste bourgeois satisfait de soi-meme. Entre Caboufigue, le parvenu, et M. de Siblas, qui representait les traditions et la politique de la vieille France, Maurin n’eut pas hesite, mais il preferait Verignon.

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