L’inconnu demeura un instant pensif, les regards diriges vers la plaine, completement deserte a cette heure

Le rancho n’avait, au dehors, que l’apparence miserable d’une cabane tombant a peu pres en ruines; cependant l’interieur etait plus confortablement installe qu’on aurait eu le droit de s’y attendre dans un pays ou les exigences de la vie, pour la basse classe du peuple surtout, sont reduites au plus strict necessaire.

La premiere piece, car le rancho en avait plusieurs, servait de parloir et de salle a manger et communiquait a un appentis place au dehors et qui tenait lieu de cuisine. Les murs de cette salle, blanchis a la chaux, etaient ornes, non pas de tableaux, mais de six ou huit de ces gravures enluminees, fabriquees a epinal et dont cette ville inonde l’univers; elles representaient differents episodes des guerres de l’Empire, et etaient proprement encadrees et mises sous verre. Dans un angle, a six pieds de hauteur environ, une statuette representant Nuestra Senora de Guadalupe, patronne du Mexique, etait placee sur une console en palissandre bordee de piquants, sur lesquels etaient fiches des cierges de cire jaune, dont trois etaient allumes. Six equipales, quatre butacas, un buffet charge de differents ustensiles de menage et une table assez grande, placee au milieu de la salle, completaient l’ameublement de cette piece, egayee par deux fenetres a rideaux rouges. Le sol etait recouvert d’un petate d’un travail assez delicat. Nous avons oublie de mentionner un meuble assez important pour sa rarete et que certes on aurait ete loin de s’attendre a rencontrer en pareil lieu; ce meuble etait un coucou de la Foret Noire, surmonte d’un oiseau quelconque qui prevenait, en chantant, la sonnerie des heures et des demies. Ce coucou faisait face a la porte d’entree et etait place juste entre les deux fenetres. Une porte s’ouvrait a droite sur les pieces interieures. Au moment ou l’inconnu entra dans le rancho, la salle etait deserte.

Il appuya son fusil dans un angle de la piece, se debarrassa de son chapeau qu’il posa sur la table, ouvrit une fenetre devant laquelle il traina une butaca sur laquelle il s’assit, puis il tordit une cigarette de paille de mais, l’alluma et se mit a fumer aussi tranquillement et avec autant de laisser-aller que s’il se fut trouve chez lui, non pas toutefois sans avoir d’abord jete un regard sur le coucou en murmurant: –Cinq heures et demie! Bon, j’ai le temps, il n’arrivera pas encore. Tout en se parlant ainsi a lui-meme, l’inconnu s’etait laisse aller en arriere sur le dossier de sa butaca; ses yeux s’etaient fermes, sa main avait lache le cigarillo et quelques minutes plus tard il dormait profondement.

Son sommeil durait depuis environ une demi-heure lorsqu’une porte, placee derriere lui, fut ouverte avec precaution et une charmante jeune femme, de vingt-deux a vingt-trois ans au ici plus, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, entra a pas de loups dans la salle, avancant curieusement la tete en avant et fixant un regard bienveillant, presqu’attendri, sur le dormeur.

Le visage de cette jeune femme respirait la gaite et la malice jointes a une extreme, bonte; ses traits sans etre reguliers formaient un tout coquet et gracieux qui plaisait au premier coup d’oeil; son teint, excessivement blanc, la distinguait des autres femmes de rancheros, indiennes cuivrees pour la plupart; son costume etait celui qui appartient a sa classe, mais d’une proprete remarquable et porte avec une coquetterie mutine qui lui seyait a ravir.

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