Les six convives goutaient l’exquise torpeur de la digestion

Une bonne digestion de diner fin. Les bouteilles ventrues, les fioles allongees pleines de liqueurs multicolores encombraient la table parmi les petits verres de cristal, les tasses de Sevres, les boites a cigares et les mignonnes cigarettes blondes et opiacees. De l’autre cote de la rive, la-bas, des appels,–comme d’une voix de ventriloque,–coupaient tout a coup le silence de la nuit. Plus pres, de la route, des refrains expires, puis repris, montaient. Une lampe a abat-jour lilas lunait a peine l’obscurite que le feu des cigares cloutait d’or. La nuque grele de Leonie Clauss, la toilette estivale de Julia, l’enorme nez de de Tretel surgissaient fantastiquement de cette penombre nimbee. On parla ici potins.

–Ainsi, demanda de Tretel, Madame Gimary vient de deserter definitivement le toit conjugal. –C’est son mari qui doit etre embete, remarqua Leonie. –Je vous crois, fit le gros Hanser en se renversant sur sa chaise.

C’est sa femme qui est riche. Lui a toujours fait de mauvaises affaires a la Bourse et avec ses maitresses.

Il a encore perdu dernierement une forte somme avec le Panama.

–Il parait que la petite OEil-Chinois lui a coute pres de deux cent mille francs, reprit de Tretel.

–Quel imbecile! lanca dedaigneusement Hanser; moi, les femmes ne me coutent presque rien.

–Tourne comme vous l’etes, ca se comprend, remarqua malicieusement Leonie Clauss. –Vous, vous allez vous taire, petite futee, repondit le gros Hanser, menacant du doigt, et visiblement pique malgre son air plaisant.

–Pas de querelles, cria la maitresse de ceans. Puis s’adressant a Gros-Renaud: –Dites: vous la connaissez bien, vous, cette OEil-Chinois? Contez-nous donc quelques details. –Peuh! une petite rousse chiffonnee, interrompit la brune Julia Lebreton. –C’est elle qui est la cause de tout ce scandale, pas? continua Blanche d’etanges.

–evidemment, firent en meme temps de Tretel et Hanser. –Messieurs, prononca avec autorite le reporter, vous avez devine que la brouille du menage Gimary est l’oeuvre de Mademoiselle OEil-Chinois. C’est le secret de Polichinelle. Mais je parie que vous ignorez completement le fin mot de cette aventure. –Le fin mot de cette aventure! s’exclama le financier qui detestait la contradiction, le fin mot de cette aventure? C’est bien simple: Gimary etait en train de se ruiner, de se couvrir de ridicule; Madame Gimary l’a trouvee mauvaise, et elle a eu raison. –Vous n’y etes pas, monsieur Hanser, repliqua froidement le journaliste. –Assez, cria de nouveau Blanche d’etanges, est-il ennuyeux avec ses piques, ce Hanser. –Avec mes piques?. . .

bougonna le financier. –Voyons, Gros-Renaud, continua Blanche, je vous ai demande des renseignements sur OEil-Chinois. Est-il vrai qu’elle ait vendu des fleurs au quartier Latin? –Parfaitement. Il y a cinq ou six ans de cela. Et si vous voulez connaitre son portrait a cette epoque, permettez-moi de vous reciter une piece de vers qu’un de mes amis publia jadis en l’honneur de la bouquetiere dans une feuille de chou de la rive gauche.

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