Les dos palpitent par saccades, en une grande envie de s’esclaffer

Et la quinte des rires trop longtemps contenue resonne. Elle resonne, elle monte dans la grande piece claire; elle etouffe la cliquetante mastication des ciseaux. Et des restes de pudeurs rougissantes se cachent dans la claire-voie des mains ramenees sur le visage, des mains blanches aux minces doigts, piques noir par l’aiguille. Et la joie met en danse les seins greles perdus dans l’ampleur du merinos.

Une joie qu’elles lachent au nez des garcons, une fois sorties.

Au nez des jeunes garcons, qui les rattrapent et les embrassent, les petites couturieres, bien contentes, sous les grandes portes. Mais ils les abandonnent soudain, les jeunes garcons, a l’aspect terrifiant d’un chapeau haute forme. * * * * * Le beffroi carillonne ses notes hesitantes. Cinq heures. Elles tombent lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne fermee comme celle des princes. * * * * * Aux bosselures du pavage, cahotent les coupes deteints des hobereaux en visite.

La « Dame-d’Honneur » tressaille. Elle tressaille de ses escaliers qui trepident sous l’avalanche des petits pieds.

Les petits pieds des grisettes qui envahissent le trottoir. Et les unes, gourmandes, deroulent des papiers gras receleurs de charcuteries. Et les autres assaillent la voisine epicerie et chipent des cornichons dans le baril ou plonge une grosse cuillere en bois. Mais la petite rouge, non rieuse, reste immobile. Un doigt dans la bouche, attentive, ecoutante. Au loin ronronne un etrange bruit. Un etrange bruit ou se mele le titillement d’un grelot. Cela grandit, enfle et ronfle. Brille sur la chaussee un bicycle, un bicycle dont les orbes dardent de voir la page pales etincelles. La haut, un ephebe juche. Et ses cuisses se moulent dans un collant gris de perle et ses mollets en de superbes guetres jaunes. Elles se sont tues les petites couturieres. Elles se sont tues et elles le contemplent. Seule, la petite rouge continue rire et narrer.

Seule. L’ephebe avec un geste de calme souplesse a saute de son vehicule. Se dirige vers la ruelle du Palais. La petite rouge quitte ses compagnes et penetre sournoise dans la ruelle du Palais. * * * * * Au pinacle du beffroi que noircirent les ages, le lion heraldique dresse mire le soleil en ses flancs d’or. Et tout droits dans leurs chars rougis, aux criardes ferrailles, les tres robustes garcons bouchers passent sanglants, ainsi que les triomphateurs antiques. Ils passent et font claquer la chambriere au-dessus de leurs poneys qui galopent.

P’tite Lucie n’est plus pucelle, Tant pis pour elle! C’est Lucien qui l’ lui a pris, Tant mieux pour lui! Elle pleura d’abord la petite rouge, elle pleura quand ses compagnes la chansonnerent.

Elle rit ensuite, elle a ri quand ses compagnes la chansonnerent. Puis, tous les jours, la petite rouge laisse paraitre a son oreille une touche de poudre de riz. Bientot la touche s’etend, s’etend a givrer tout son visage.

Et ses joues n’ont plus que des roseurs marcescentes comme celles de l’anemone du Japon. Et puis l’epiderme se voile de blanc, d’une transparence blanche sous laquelle il se devine encore, de meme que le vert se devine encore au verso blanc des feuilles du peuplier blanc.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *