Les autres en rirent d’autant plus, et l’histoire, volant de bouche en bouche, mit une rumeur

–Sant Martin! Sant Martin arribo! (Saint Martin arrive!) Il arrivait en effet. C’etait, sur son haut piedestal, un saint Martin de bois, equestre, et porte au moyen de deux grosses perches horizontales, sur les epaules de quatre hommes. Vetu en chevalier romain, le grand saint Martin s’appretait a couper en deux, de son geste immobile, avec son large glaive, son ample manteau bleu; et un pauvre grelotteux, entre les jambes de son cheval, levait les mains vers la loque bienfaisante. Le manteau d’un bleu cru avait des franges d’or. Et la foule suivait, jeunes garcons, vieillards, vieilles femmes et jeunes filles, en criant sur tous les tons: –Sant Martin! Sant Martin! vivo sant Martin! Tout le village escortait le saint, entoure de congreganistes en robes blanches, un cierge aux mains, et de quelques penitents en cagoule.

Or, l’usage veut que lorsque le saint arrive devant l’eglise, M. le cure, vetu de ses plus beaux ornements, se presente a sa rencontre sous le porche.

Alors le Saint s’arrete. Les cantiques eclatent. A ce moment precis, un pauvre de la commune, instruit a cet effet,–un pauvre pour de bon, charge de representer le mendiant de saint Martin, s’avance vers le pretre et s’agenouille au seuil de l’eglise. Aussitot le sacristain tend au cure un vetement que le pretre doit donner au pauvre de la part de saint Martin. Mais ce vetement n’est jamais un manteau–(les manteaux, franges d’or ou non, coutant trop cher et n’etant guere a la mode); et, quel qu’il soit, veste ou gilet, il faut que le don en soit fortement legitime, aux yeux de la foule, par l’attitude implorante et lamentable du pauvre. Ce misereux doit donc grelotter! C’est son role dans la comedie, qu’il fasse chaud ou non.

Il fait chaud souvent, dans ce pays-la, a cette epoque, et l’on dit partout: l’_ete de la Saint-Martin_. Cependant la foule, toujours un peu cruelle et gouailleuse, ne permettrait pas que le vetement fut donne au pauvre qui ne l’aurait pas merite faute d’avoir grelotte, et fort visiblement. Et elle crie: –Tremouaro! (grelotte!) Tremble! Frissonne! Maurin et Pastoure n’avaient jamais, de leur sainte vie, assiste a cette ceremonie etrange.

Ils regardaient, avec surprise et non sans une colere naive, cette comedie de la misere et de drive-master.com la charite, qui ne faisait grand honneur ni a la charite ni a la misere.

Or, il se trouva, cette annee-la, que le vetement charge de jouer le role du manteau legendaire etait un pantalon. Pauvre culotte de toile bleue, humble culotte a quarante sous! Rien de piteux comme les deux jambes de cette culotte neuve et raide et d’un azur violent, au bout du bras de ce pretre au dos charge d’une etole d’apparat ou resplendissait, en epais relief, un soleil d’or au-dessus d’une colombe elle-meme rayonnante. –Un sabre! un sabre! cria un plaisant. Coupez en deux le pantalon! Donnez-lui-en rien que la moitie! Le pauvre, pour mieux motiver le cadeau qu’on allait lui faire, n’avait pas eu a mettre sa moins bonne culotte, vu qu’il n’en possedait qu’une: celle qu’il portait, culotte d’arlequin a pieces multicolores.

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