Le prince gemissait en secret des debordements de son fils cadet; plusieurs fois il l’avait appele

La France declara la guerre a l’Allemagne. Le prince de Oppenheim-Schlewig fut un des premiers a obeir aux ordres de l’empereur et a se ranger sous ses drapeaux; ses fils l’accompagnaient en qualite d’aides de camp, ils faisaient leurs premieres armes a ses cotes; quelques jours apres son arrivee au camp le prince fut charge d’une reconnaissance par le general en chef; il y eut une chaude escarmouche avec les fourrageurs ennemis, au plus fort de la melee, le prince tomba de cheval, on s’empressa autour de lui, il etait mort; mais particularite site de l’entreprise etrange et qui ne fut jamais expliquee, la balle qui avait cause sa mort lui etait entree entre les deux epaules, il avait ete frappe par derriere. Don Adolfo s’arreta. –A boire, dit-il a Dominique. Celui-ci lui versa un verre de punch; l’aventurier l’avala presque brulant, et apres avoir passe sa main sur son front pale et moite de sueur, il reprit avec une feinte negligence: –Les deux fils du prince etaient assez loin de lui lorsque cette catastrophe arriva, ils accoururent en toute hate, mais ils ne trouverent plus que le cadavre sanglant et defigure de leur pere. La douleur des jeunes gens fut immense; celle de l’aine sombre et renfermee pour ainsi dire, celle du cadet, au contraire, bruyante; malgre les plus minutieuses recherches, il fut impossible de decouvrir comment le prince, se trouvant a la tete de ses troupes, dont il etait adore, avait pu etre frappe par derriere, ceci demeura toujours un mystere. Les jeunes gens quitterent l’armee et rentrerent dans leurs foyers; l’aine avait pris le titre de prince et etait devenu le chef de la famille; en Allemagne, le droit d’ainesse existe dans toute sa rigueur, le cadet dependait donc completement de son frere; mais celui-ci ne voulut pas laisser son cadet dans cette situation inferieure et honteuse, il lui abandonna la fortune de sa mere, fortune assez considerable, elle montait je crois a pres de deux millions, le laissa completement libre de ses actions et l’autorisa a prendre le titre de marquis.

–De duc, vous voulez dire, interrompit le comte. –C’est juste, reprit don Adolfo, en se mordant les levres, puisque lui etait prince, mais vous le savez, nous autres republicains, ajouta-t-il avec un sourire amer, nous sommes peu au fait de ces titres pompeux pour lesquels nous professons le plus profond mepris. –Passons, dit nonchalamment Dominique.

Don Adolfo continua: –Le duc realisa sa fortune, fit ses adieux a son frere et partit pour Vienne; le prince, demeure dans ses terres au milieu de ses vassaux, n’entendit plus qu’a de longs intervalles parler de son frere; les nouvelles qu’il en recevait alors n’etaient aucunement de nature a le rejouir. Le duc ne mettait plus de bornes a ses debordements, les choses en arriverent a un tel point que le prince fut enfin contraint de prendre un parti severe et d’intimer a son cadet l’ordre de quitter immediatement le royaume, je veux dire l’empire; celui-ci obeit sans murmurer; plusieurs annees s’ecoulerent pendant lesquelles le duc parcourut toute l’Europe.

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