Le cure et le notaire avaient mieux juge grondard en l’appelant l’un: _l’ogre_ et l’autre: _caliban_

En quoi ils etaient d’accord avec le jugement populaire qui nommait Grondard _la Besti_ (la Bete). Aux sauvages forets des Maures, Grondard etait ce que le rodeur de barrieres est aux fortifications de Paris. Et, criminel redoute, il demeurait inattaquable. Aucun de ses mefaits n’aurait pu etre prouve facilement. La plupart se compliquaient de chantage, et ses victimes preferaient, par orgueil ou pour eviter le scandale, se taire. Generalement Grondard, qui avait dresse ses filles a ce manege, operait ainsi: il en laissait une, comme appat, par un beau temps, occupee a quelque travail solitaire, sur un point giboyeux du territoire, « au pas de la lievre, » ce site comme on dit dans le pays. . . Un chasseur arrivait, paysan sans defiance, qui, provoque par la luronne, la prenait par la taille. Elle criait. Surgissait Grondard pere ou fils, et il fallait payer ou dire pourquoi. On payait et, tout penaud, on gardait le silence. Cependant, la victime, un jour de belle humeur, au cabanon, apres boire, finissait par conter son aventure. . . Et ainsi la triste reputation de Grondard s’etait formee.

On le traitait de monstre, mais de loin et a voix basse. Nul n’aurait ose prendre l’initiative de « porter plainte ».

Toutes proportions gardees, les Grondard ressemblaient un peu a ces affreux barons du moyen age, qui, du haut de leurs chateaux forts, fondaient, secondes par quelques braves, sur les passants isoles. Ces barons etaient proteges par leur grandeur seigneuriale, les Grondard par leur bassesse compromettante. Et ceux-ci comme ceux-la par la mysterieuse terreur qu’ils inspiraient. _La Besti_, Grondard le pere, un jour d’aout, par un torride soleil, etait couche a l’ombre d’un haut rocher, au milieu des broussailles, a quelques pas d’un chemin forestier qu’inondait une lumiere blanche, coupee ca et la par l’ombre courte de quelques pins. L’Ogre faisait semblant de dormir. Il etait en embuscade. Il en voulait a un certain bucheron nomme Toucas, qui, echappe a une de ses tentatives de chantage, avait menace de le denoncer. Le colosse etait effrayant avec sa face inegalement noircie, ses dents eclatantes, ses yeux, qui, entr’ouverts par moments, ne paraissaient que blancs et rouges. Autour de lui un silence lourd ou plutot un bruissement egal et continu: le bourdonnement de la lumiere d’ete. Dans ce calme uniforme, le moindre craquement au fond des vallees de roches, seches et sonores, est entendu facilement. Depuis un moment, Grondard pretait l’oreille. Il entr’ouvrit tout a coup ses mechants yeux, et en meme temps il cria: –Ou vas-tu, petite? Il se leva et bondit vers l’etroit chemin.

Au cri de la Besti, une jolie petite paysanne, une enfant de douze a treize ans, s’arreta, epouvantee, et laissa tomber de saisissement la marmite dans laquelle elle portait a son pere Toucas, qui travaillait assez loin de la, le repas de midi.

Puis l’enfant se tourna du cote par ou elle etait venue et se prit a fuir avec un grand cri. En deux enjambees, comme s’il avait eu des bottes de sept lieues, l’immonde colosse noir, veritable demon, fut sur les talons de la pauvrette.

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