Le comte s’enveloppa dans un manteau et partit de l’hotel en compagnie du pretre

Malgre l’heure avancee, car il etait pres de minuit, la place etait pleine de monde, la foule loin de diminuer augmentait au contraire a chaque instant, par l’arrivee de nouveaux individus qui accouraient des villages voisins; des bivouacs etaient etablis partout. Le comte et son guide se frayerent assez difficilement un passage a travers la foule, jusqu’a la prison, devant laquelle veillaient de nombreux factionnaires. Sur un mot de l’aumonier, la porte de la prison fut ouverte aussitot; le comte entra, precede par le digne pretre, et suivi par un geolier, ils se dirigerent vers le cachot du condamne a mort. Le geolier, un falot a la main, guida silencieusement les deux visiteurs a travers une longue suite de corridors, puis, arrive devant une porte doublee de fer du haut en bas, il s’arreta en disant ce seul mot: –Entrez. Ils penetrerent dans le cachot. Nous employons cette locution consacree, cependant rien ne ressemblait moins a un cachot que la chambre dans laquelle ils entrerent. C’etait une cellule assez grande, eclairee par deux fenetres en ogives garnies de forts barreaux en dehors; l’ameublement se composait d’un lit, c’est-a-dire d’un cadre sur lequel etait tendu un cuir de vache, d’une table et de plusieurs chaises, un miroir etait pendu au mur. Dans le fond de la piece un autel etait dresse et tout tendu de noir, le condamne etait en chapelle; chaque jour, depuis le prononce du verdict, un pretre, l’aumonier de la prison, disait deux messes basses; une le matin, l’autre le soir pour le condamne. A ce detail singulier de la chapelle, coutume qui n’existe qu’en Espagne et dans les colonies qui en dependent, les deux auditeurs echangerent a la derobee un regard d’intelligence que ne remarqua pas l’aventurier. Celui-ci continua sans se douter de la faute que, sans y songer, il avait commise. –Le condamne etait assis sur un equipal, la tete dans la main; le coude appuye sur la table, il lisait a la lueur d’une lampe fumeuse. A l’entree des visiteurs il se leva aussitot et les salua avec la plus exquise politesse. –Messieurs, veuillez prendre des sieges et me faire l’honneur d’attendre quelques instants l’arrivee des personnes que j’ai fait demander, dit-il en approchant des butacas, leur presence est indispensable, il faut que plus tard nul ne puisse revoquer en doute la veracite de la revelation que je desire vous faire.

L’aumonier et le comte firent un geste d’assentiment et s’assirent. Il y eut un silence de quelques minutes, silence trouble seulement par les pas cadences de la sentinelle placee dans le corridor pour veiller sur le condamne et qui passait et repassait devant son cachot. Le Bras-Rouge s’etait remis sur son equipal, et semblait reflechir.

Le comte profita de cette circonstance pour l’examiner avec soin. C’etait un homme de trente-cinq a quarante ans au plus.

Sa taille elevee etait bien prise et fortement charpentee, ses gestes avaient de l’ampleur et de l’elegance. Sa tete un ce site peu forte etait par l’habitude du commandement sans doute rejetee en arriere, ses traits etaient beaux, fortement accentues, son regard tombait de haut et avait une fixite extraordinaire; une expression singuliere de douceur et d’energie repandue sur son visage, lui imprimait un cachet d’etrangete impossible a rendre; ses cheveux d’un noir bleu, plantes drus et frisant naturellement, tombaient en grosses boucles sur ses larges epaules.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *