L’aventurier quitta sa chaise et marcha de long en large dans la salle, jetant parfois a

Dominique renverse en arriere sur le dos de sa butaca, les yeux a demi fermes, fumait machinalement dans sa pipe indienne. Le comte de la Saulay tambourinait du doigt une fanfare sur la table, tout en suivant du coin de l’oeil les evolutions de l’aventurier. –Don Adolfo, lui dit-il enfin brusquement en relevant la tete et le regardant bien en face, votre recit est-il donc termine? –Oui, repondit le site laconiquement l’aventurier. –Vous n’avez rien a ajouter? –Non. –Eh bien, excusez-moi, mon ami, mais je crois que vous vous trompez. –Je ne vous comprends pas, mon cher comte. –Je m’explique, mais a une condition. –Laquelle? –Que vous ne m’interromprez point. –Soit, si vous l’exigez, maintenant je vous ecoute. Et il recommenca sa promenade. –Mon ami, dit le comte, le premier visage sympathique que j’ai rencontre en debarquant en Amerique a ete le votre; bien que places tous deux dans des situations fort differentes, le hasard s’est plu a nous reunir avec tant de persistance, que ce qui n’etait d’abord entre nous qu’une liaison passagere est devenu, sans que ni vous ni moi ne sachions comment, une affection sincere et profonde; on ne se lie pas avec un homme comme je l’ai fait avec vous, sans etudier un peu le caractere de cet homme, c’est ce que j’ai fait et ce que de votre cote vous avez fait sans doute a mon egard; or, je crois vous connaitre assez particulierement, mon ami, pour etre convaincu que vous n’etes pas arrive ainsi cette nuit a l’improviste dans notre maison, dans le seul but de souper, tranchons le mot, de faire une debauche qui n’est ni dans votre caractere ni dans vos moeurs, vous l’homme le plus sincerement sobre que jamais j’ai frequente; en sus, je me demande pourquoi vous, si avare de vos paroles et surtout de vos secrets, vous nous avez fait ce recit fort interessant, j’en conviens, mais qui en apparence ne nous touche en aucune facon et ne doit avoir pour nous qu’un interet fort secondaire; a ceci je reponds, que si vous etes ainsi venu ce soir nous demander un souper dont vous vous seriez tres bien passe, a part le plaisir que nous a cause votre visite, vous etes venu expressement pour nous faire ce recit; que ce recit vous interesse plus que nous peut-etre, et je conclus que vous avez encore quelque chose a nous dire, ou pour etre plus clair, a nous demander. –Ma foi, c’est evident, dit Dominique. –Eh bien, oui, tout ce que vous avez suppose est vrai; le souper n’etait qu’un pretexte, et je ne suis en realite venu cette nuit ici que dans l’intention de vous raconter l’histoire que vous avez entendue. –A la bonne heure, au moins, dit joyeusement Dominique, voila de la franchise. –Seulement je vous l’avoue, reprit l’aventurier avec tristesse, maintenant j’hesite parce que j’ai peur.

–Vous avez peur, vous, et de quoi? s’ecrierent les deux jeunes gens avec surprise. –J’ai peur, parce que cette histoire si longue doit prochainement avoir un denouement, que ce denouement sera terrible, qu’en venant ici j’avais l’intention de vous demander votre concours, que depuis j’ai reflechi, et que je recule devant la pensee, vous si jeunes, si heureux et si insouciants, de vous meler indirectement a cette horrible histoire, a laquelle vous devez demeurer etrangers; je vous en prie, mes amis, oubliez tout ce que vous avez entendu; ce n’est qu’un recit fait apres boire.

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