La revolte d’un contribuable eveillait en lui le napoleon endormi dans le coeur de tout citoyen

–Ne nous forcez pas a sevir, dit-il avec majeste; vous troublez l’ordre public. –Si c’est ca, l’ordre public, dit Maurin, alors vive la sociale! Parlo-Soulet, congestionne et devenu prolixe, haranguait la foule menacante: –Il est joli, votre saint Martin qui fait grelotter les pauvres! Si ca a du bon sens! Le vrai saint Martin les en empechait! –Allons, circulez! dit le garde. –Je marche quand je veux, et quand je veux ici je m’arrete, comme le cheval de Secourgeon, dit Maurin. Le garde, qui ne connaissait pas « ce courgeon » se crut insulte.

Il porta la main sur Maurin. Mal lui en prit. Il recut de Pastoure une bourrade qui l’envoya rouler, les quatre fers en l’air, entre les jambes des porteurs du saint; l’un d’eux s’ecroula. La statue de bois tomba de son haut contre terre, endommagee gravement, et le manteau se separa en deux morceaux a peu pres egaux, resultat que depuis tant d’annees faisait attendre vainement le glaive de saint Martin. Le desordre, dans la rue, devant l’eglise, etait a son comble. On piaillait, on hurlait. Des hommes se chamaillaient; des femmes se trouvaient mal et poussaient des cris suraigus.

Les enfants pleuraient en s’accrochant a la jupe des meres protectrices. Le cure levait les bras au ciel.

Le garde champetre essayait de se remettre sur ses jambes en se frottant les cotes; et, pendant ce temps, Maurin, suivi de Pastoure, gagnait les bois, non sans avoir dit au pauvre grelotteux qui, pour n’avoir pas assez vivement grelotte, etait cause de tout ce bruit: –Tiens, prends ces deux becasses; on les paie trois francs dix sous. Prends mes becasses et fais-t’en faire la veste et la culotte que je t’ai promises, espece d’ane! Quand ils furent en plein bois: –Je ne suis pas un homme des villes, dit Maurin.

Toutes les fois que j’y vais, je le regrette. . . Il en faut pourtant des villes, par malheur! –Il faut de tout pour faire un monde, repliqua le philosophique Parlo-Soulet. –Et, dit Maurin, sais-tu pourquoi ils sont tant devots a saint Martin, dans ce pays? La chose presentement me revient en memoire. –Et pourquoi est-ce? questionna Pastoure. –C’est par la raison qui fait qu’on renomme toujours un depute quand on croit qu’il peut devenir ministre et servir, par consequent, ses amis, une fois au pouvoir. –Que me chantes-tu la? fit Pastoure. –Oui, dit Maurin, ma grand’mere qui etait devote a saint Martin m’a dit souvent, quand j’etais petit: « Le bon Dieu se fait vieux, bien vieux, Maurin, tous les jours plus vieux; il ne tardera pas a prendre sa retraite. . .

Eh bien. . . c’est saint Martin qui doit le remplacer. –Il est certain, dit Pastoure, que le bon Dieu doit etre, a cette heure, au moins aussi vieux que Mathiou Salem! Et de tout le jour il ne souffla plus mot. Cependant, les Plantouriens avaient releve leur saint. Quand ils s’apercurent que la statue gisante sur le parvis de l’eglise n’etait plus entiere, il y eut d’abord un cri d’indignation. Mais on constata aussitot que le manteau s’etait partage « au droit fil du bois », nettement, proprement.

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