La reception qu’il fit au comte fut des plus affables

L’audience fut longue, elle dura pres de quatre heures; nul n’a jamais su ce qui se passa entre le souverain et le sujet. La derniere phrase de cet entretien confidentiel fut seule entendue. Au moment ou le comte prit enfin conge de l’empereur, Sa Majeste lui dit, en lui donnant sa main a baiser: –Je crois que mieux vaut agir ainsi; il faut surtout, dans l’interet de toute la noblesse, eviter, a quelque prix que ce soit, le scandale affreux que souleverait la publicite d’une aussi horrible affaire; mon appui ne vous manquera jamais; allez, monsieur le comte, Dieu veuille qu’avec les moyens que je mets a votre disposition vous reussissiez. Le comte s’inclina avec respect et se retira. Le soir meme, il quitta Vienne et reprit le chemin qui devait le conduire chez lui. En meme temps que lui, un courrier de cabinet, expedie par l’empereur, partait sur la meme route.

Arrive a ce point de son recit, l’aventurier fit une pause, et, s’adressant au comte de la Saulay: –Soupconnez-vous, lui demanda-t-il, ce qui s’etait passe entre l’empereur et le comte? –A peu pres, repondit celui-ci.

–Ah! fit-il avec etonnement, je serais curieux de connaitre le resultat de vos observations. –Vous m’autorisez donc a vous le dire? –Certes. –Mon cher don Adolfo, reprit le comte, ainsi que vous le savez, je suis de noblesse; en France, le roi n’est que le premier gentilhomme de son royaume, le _primus inter pares_, je suppose qu’il en doit etre ainsi a peu pres partout; or, une attaque quelconque contre un des membres de la noblesse touche aussi serieusement le Souverain que tous les autres nobles de l’empire; lorsque le Regent de France le site condamna le comte de Horn a etre rompu vif en place de Greve, pour avoir vole et assassine un juif, rue Quincampoix, il repondit a un seigneur de la cour qui intercedait pres de lui en faveur du coupable et lui representait que le comte de Horn, allie a des familles souveraines, etait son parent: lorsque j’ai du mauvais sang, je me le fais tirer, et il tourna le dos au solliciteur; ce qui n’empecha pas la noblesse d’envoyer ses carrosses a l’execution du comte de Horn. Or, le fait dont vous parlez est a peu pres semblable; seulement, l’empereur d’Autriche, moins brave que le Regent de France, tout eu reconnaissant que justice devait etre faite du coupable, a recule devant une publicite qui, selon lui, devait frapper d’un stigmate d’infamie la noblesse tout entiere de son pays; alors, comme tous les hommes faibles, il s’est arrete a une demi-mesure, c’est-a-dire qu’il a probablement donne au comte un blanc-seing au moyen duquel celui-ci, sous le premier pretexte venu, pouvait courir sus a son noble parent, le tuer ou le faire assassiner meme, sans autre forme de proces, et, de cette facon, obtenir, en supprimant son ennemi, la justice qu’il reclamait, puisque le prince mort, il serait facile de rendre a sa belle-soeur ou a son fils, si on parvenait a le retrouver, les titres et la fortune que son oncle lui avait si criminellement ravis.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *