–la mort de sa femme l’avait oriente vers les choses funebres

Il s’etait efforce, comme vous l’avez vu, de se distraire en assistant, vetu de ses sombres habits de noces, aux emeutes populaires, mais les emeutes, par bonheur, ne durent pas toujours; les travaux de la campagne ne l’interessaient plus parce qu’il avait l’etoffe d’un homme public, le temperament d’un tribun, un vrai talent d’orateur. L’ecole primaire en avait fait un aspirant bourgeois. Il voyait grand, il revait une vie superieure a sa fortune.

Que faire? Il eut une idee geniale. Il s’etablit marchand de larmes. –Vous me faites mourir de curiosite. –J’appris un jour qu’un personnage etrange hantait le cimetiere d’Aiguebelle. On me fit de lui un portrait que je crus reconnaitre. Bien certainement c’etait mon homme. Je voulus m’en assurer. La chose etait facile puisque, disait-on, il n’abandonnait le cimetiere qu’au moment de la fermeture des grilles. Il y arrivait le matin et ne le quittait pas meme pour dejeuner. A midi, assis sous un cypres, au bord d’une tombe, il croquait un quignon de pain, buvait l’eau ou le vin d’une bouteille plate qu’il remettait ensuite dans sa poche soigneusement, et reprenait son poste d’observation dans les bosquets funebres. –Son poste d’observation? interrogea le prefet. –Voici. Je me rendis un matin au cimetiere, pour voir si le marchand de larmes etait bien le dompteur de foules que je connaissais.

Il se trouva que j’arrivai a la grille en meme temps qu’un enterrement de deuxieme classe. . . Je suivis, moi dernier du cortege. A peine avions-nous depasse les premiers cypres de la grande allee, que mon homme en sortit. Il avait son meme costume de bourgeois, son costume des jours de noce et des jours d’emeute. Le noir en etait un peu jauni. Le chapeau haut de forme, bien brosse, luisait de son mieux au-dessus d’un crepe etroit.

La chemise etait propre; la cravate fripee legerement, mais a peu pres blanche. L’homme avait des souliers vernis. « Son regard allait lentement de la tete a la queue du cortege. Il m’apercut et vint a moi, d’une demarche compassee, d’une allure triste. « –Bonjour, monsieur Cabissol, murmura-t-il, d’une voix tres basse, endeuillee. « –Bonjour, mon ami Bedarride! « –Qui enterre-t-on? « –Je ne sais pas. . . j’arrivais. . . pour vous voir, pour vous entendre. « –Ah! fit-il, vous connaissez mon nouvel etat? « –On m’en a parle. « –Eh bien, alors, permettez-moi de faire mon _devoir_.  » « Et s’adressant a l’un des bourgeois qui nous precedaient de trois pas: « –Qui enterre-t-on? « –Mademoiselle Adelaide Estocofy. « –Attendez donc!. . . fit-il, mais. . . je la connais! « –Qui ne connait pas Adelaide a Aiguebelle, repliqua l’autre; une des deux devotes! Des epicieres qui vendaient le meilleur cafe de la ville! « –Pardi! repliqua Bedarride, a qui le dites-vous! je le connais, son cafe. Pour du bon cafe, voui, c’etait du bon cafe et qui ne sentait jamais la marine! » « Et apres un silence: « –Sa pauvre soeur, reprit-il, doit etre bien desolee. Elle est son ainee, je crois? « –Oui, drive master Anastasie est l’ainee et elle voit partir sa cadette, pechere! » « Bedarride quitta les derniers rangs du cortege; il gagna les rangs du milieu.

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