La conversation continua sur ce ton pendant quelque temps

Une heure apres, minuit sonna au Sagrario. Miramon se redressa. –Partons, messieurs, dit-il d’une voix ferme, l’heure est venue d’abandonner la ville. –Sonnez le boute-selle, cria un officier. Les clairons sonnerent. Un brusque mouvement s’opera dans la foule qui fut refoulee sous les portales. Les soldats monterent a cheval et formerent leurs rangs. Puis le calme se retablit comme par enchantement et un silence de mort plana sur cette place immense couverte de peuple et litteralement pavee de tetes. Miramon le site se tenait droit et ferme sur son cheval, au milieu de ses troupes; don Jaime et ses compagnons s’etaient meles a l’etat-major qui entourait le general. Apres un moment d’hesitation, le president jeta un dernier et triste regard sur le palais sombre et morne ou ne brillait aucune lumiere. –En avant! cria-t-il. Les troupes s’ebranlerent et la marche commenca.

Au meme instant les cris de vive Miramon eclaterent de toutes parts. Le general se pencha vers don Jaime. –Ils me regrettent deja, lui dit-il a voix basse et je ne suis pas encore parti. Les troupes traverserent lentement la ville, suivies par la foule qui semblait vouloir, en rendant ce dernier hommage au president dechu, lui prouver l’estime dont sa personne etait l’objet. Enfin, vers deux heures du matin, on franchit les barrieres et on se trouva en rase campagne; bientot la ville n’apparut plus que comme un point lumineux a l’horizon. Les troupes etaient tristes et silencieuses. Cependant la marche continuait toujours. Tout a coup une certaine hesitation sembla se faire sentir, une sourde agitation regnait dans les rangs. –Attention! Il se prepare quelque chose, murmura don Jaime en s’adressant a ses amis.

Bientot cette agitation augmenta: quelques cris se firent entendre a l’avant-garde. –Que se passe-t-il donc? demanda Miramon. –Vos soldats se revoltent, lui dit nettement don Jaime. –Ah ce n’est pas possible! s’ecria-t-il.

Au meme instant, il y eut une explosion terrible de cris, de huees et de sifflets dans lesquels dominaient le cri de: –Vive JuArez! La hache! La hache! La hache est au Mexique le symbole de la federation. Acclamer la hache, c’est se revolter, ou plutot, selon expression classique, faire un _pronunciamiento. _ Ce cri de la hache, courut aussitot de rangs en rangs, devint general et bientot la confusion et le desordre furent au comble. Les partisans de JuArez, meles aux soldats, poussaient, des cris de mort contre les ennemis qu’ils ne voulaient pas laisser echapper; les sabres furent degaines, les lances mises en arret, un conflit devint imminent. –General, il faut fuir! dit rapidement don Jaime. –Jamais, repondit le president, je mourrai avec mes amis! –Vous serez massacre sans reussir a les sauver; d’ailleurs, voyez: ils vous abandonnent eux-memes.

C’etait vrai: les amis du president s’etaient debandes, essayant de fuir dans toutes les directions.

–Que faire? s’ecria le general. –Une trouee, reprit don Jaime, et sans donner au president le temps de la reflexion, en avant! cria-t-il d’une voix tonnante.

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