Jacques ne mangeait pas, et le refrain des chansons qu’il avait l’habitude de fredonner mourait sur

Claudine ne voulait pas parler, de peur d’eclater en sanglots; elle se detournait parfois pour s’essuyer les yeux. Jacques et Guillaume s’efforcaient de paraitre calmes, mais les morceaux qu’ils portaient a la bouche, ils les reposaient intacts sur leur assiette. Apres la veillee, le pere embrassa ses trois enfants; il retint Jacques plus longtemps sur son coeur. –Va dormir, lui dit-il; mais auparavant, demande a Dieu du courage pour la vie qui, demain, commence pour toi. Le pere se retira, et les trois enfants se prirent a pleurer; ni l’un ni l’autre n’avait la force d’exprimer son chagrin, et chacun d’eux trouvait moins de paroles a dire que de baisers a donner. Vers la pointe du jour, la famille se reunit au seuil de la porte. Jacques avait chausse de gros souliers et des guetres; une ceinture de cuir serrait sa blouse de toile autour de sa taille; un petit havresac pendait sur ses epaules et sa main etait armee d’un fort baton de houx.

Pierre et Claudine sanglotaient. Jacques etait un peu pale, mais son regard avait repris toute son assurance et sa fermete. –Ou vas-tu, mon fils? dit le pere. Deja, a cette epoque, Paris etait la ville magique, le centre radieux qui sollicitait toutes les intelligences actives, les esprits audacieux, les imaginations inquietes. Jacques n’avait pas un instant songe aux details du parti extreme qu’il avait choisi, cependant, a la question de son pere, il repondit sans hesiter: –A Paris. –C’est une grande ville, pleine de perils et de surprises. Beaucoup y sont arrives pauvres comme toi, qui en sont partis riches; mais mieux vaut en sortir miserable que d’y laisser l’honnetete. Que Dieu te benisse, mon fils. Jacques s’agenouilla entre son frere et sa soeur, et Guillaume posa ses mains tremblantes sur le jeune front de son premier-ne.

Apres qu’il se fut releve, le pere voulut glisser dans la main de Jacques une bourse ou brillait de l’or, mais Jacques la lui rendit: –Gardez cet or, lui dit-il; c’est la dot de Claudine; j’ai des bras, et dans mon havresac cinquante livres que j’ai gagnees. Le pere n’insista pas; mais, tirant de son sein un bijou attache a un ruban, il le passa au cou de Jacques. –Le reconnais-tu, Jacques? lui dit-il; c’est le medaillon perdu voir la page par l’etranger, il y a cinq ans. Tu l’as bien gagne, garde-le donc; si tu retrouves le gentilhomme auquel il appartient, tu le lui rendras, et peut-etre se rappellera-t-il l’hospitalite de notre toit.

Embrassons-nous maintenant, et que Dieu te conduise. Jacques embrassa d’abord Guillaume et Pierre; Claudine etait restee un peu en arriere; quand ce fut a son tour, elle sauta au cou de Jacques. –Je t’embrasse pour moi, d’abord, lui dit-elle tout bas, si bas, que sa voix glissait comme un souffle a l’oreille du voyageur; a present, c’est pour _elle_. Jacques tressaillit.

–Oui, pour _elle_, reprit sa soeur; elle-meme me l’a bien recommande. Jacques serra Claudine sur son coeur avec passion au souvenir de Suzanne. Il regarda le ciel, plein d’un courage nouveau, l’oeil brillant d’espoir.

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