–il y a bien dans la compagnie quelque vieux licol propre a te servir de cravate,

Quand nous toucherons aux limites de l’Artois, je pretends t’y laisser pendu a la plus belle branche du plus beau chene, afin que tu serves d’exemple aux habitants de l’endroit. Si les corbeaux te le permettent, mon drole, tu auras le loisir d’y mediter sur les profits de l’honnetete.

Sur un signe du chef, deux soldats jeterent Jacques en croupe d’un cavalier; on le lia a la selle comme un sac, et toute la troupe partit au trot du cote de Hesdin. Jacques, courbe en deux, battait de sa tete et de ses pieds les flancs du cheval; le sang se porta bientot aux extremites, sa face devint pourpre, ses yeux s’injecterent, un bourdonnement douloureux et confus emplit ses oreilles, le nom de Suzanne expira sur ses levres, et il ferma ses paupieres. Mais, au moment ou le voile rouge qui flottait devant ses yeux a demi clos obscurcissait le plus son esprit, il ramena, par un effort violent, ses mains a la hauteur de sa tete, un instant soulevee. Les courroies qui les enchainaient touchaient a ses levres; il les mordit, et, l’instinct de la conservation revenant avec l’espoir de la delivrance, il en eut bien vite, a coups de dents, dechire le noeud. Le cavalier chantait tout en fourbissant la garde de son sabre. Jacques se suspendit d’une main a la croupiere du cheval, et de l’autre defit le lien qui l’attachait a la selle. Quand il sentit ses membres libres, il regarda autour de lui pour voir si nul soldat ne l’observait; le chef et les officiers chevauchaient en tete, et l’escadron les suivait sans penser au captif. Le cavalier, tout occupe de son arme, ne pressait pas son cheval qui, plus lourdement charge que les autres, avait perdu du terrain et se trouvait alors a la queue de la colonne. Jacques se laissa donc glisser doucement sur le chemin. A peine eut-il senti la terre sous ses pieds, que toute sa vigueur lui revint, et se jetant sur le cote de paris click la route, il prit a travers champs. Mais il avait a peine fait deux cents pas qu’il entendit une detonation, et, au meme instant, une balle fit jaillir la poussiere a ses cotes. Il tourna la tete et vit trois ou quatre cavaliers lances a ses trousses, le mousqueton au poing.

Jacques etait leste et vigoureux, il franchissait les haies et les fosses comme un chevreuil; mais il ne pouvait longtemps lutter contre des chevaux. Le cavalier a qui sa garde avait ete confiee se montrait le plus ardent a sa poursuite; deja il etait en avance de quelques centaines de pas sur ses camarades, lorsque Jacques, comprenant l’inutilite de sa fuite, s’arreta. Le cavalier arriva sur lui au galop, le sabre leve; mais Jacques evita le coup en se jetant de cote, et saisissant le soldat par la jambe gauche, il le precipita a bas du cheval. Tandis que le soldat, meurtri de sa chute, se debattait a terre, Jacques sauta sur la selle et partit. Pendant quelques minutes, les camarades du vaincu bondirent sur ses traces; deux ou trois balles egratignerent le sol a ses cotes, mais bientot la course des maraudeurs se ralentit; l’escadron etait loin derriere eux, et en avant s’etendait un pays inconnu ou l’ennemi pouvait surgir a tout instant; l’un d’eux retint son cheval et tourna bride; le second l’imita, puis le troisieme aussi, et Jacques n’entendit plus retentir a son oreille leur galop furieux.

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