–il vous l’a dit? –pas precisement, mais en causant cette nuit avec moi, il m’a temoigne

Cet aveu fut fait par la jeune fille avec un laisser-aller si naif que le comte en fut completement deferre et la regarda un instant comme s’il ne comprenait pas.

Dona Dolores ne remarqua pas son etonnement. La main placee en abat-jour au-dessus de ses yeux, elle interrogeait la plaine. –Tenez, dit-elle au bout d’un instant en indiquant du doigt une certaine direction, voyez ces deux hommes assis cote a cote a l’ombre de ce massif d’arbres, l’un des deux est don Olivero, la personne qui vous attend; pressons le pas. –Soit, repondit Ludovic en eperonnant son cheval.

Et ils s’elancerent au galop vers les deux hommes qui les ayant apercus s’etaient leves pour les recevoir. XI DANS LA PLAINE Olivier et Dominique apres avoir quitte le rancho marcherent assez longtemps cote a cote sans echanger une parole; l’aventurier semblait reflechir, de son cote le vaquero malgre son apparente insouciance ne laissait pas que d’etre assez preoccupe. Dominique ou Domingo selon qu’on le nommait en francais ou en espagnol, dont nous avons a peu pres esquisse le portrait physique dans un precedent chapitre, etait, au moral, un singulier melange de bons et de mauvais instincts, nous devons cependant ajouter que les bons dominaient presque toujours; la vie errante que pendant plusieurs annees il avait menee parmi les Indiens indomptes drive master des prairies, avait developpe chez lui en sus d’une grande vigueur corporelle, une incroyable puissance de volonte et une energie de caractere a toute epreuve, mele a un courage de lion et une finesse qui parfois pouvait passer pour de la duplicite. Ruse et mefiant comme un Comanche, il avait transporte dans la vie civilisee toutes les pratiques des coureurs de bois; ne se laissant jamais prendre en defaut par les evenements les plus imprevus, et opposant un visage impassible aux regards les plus scrutateurs, il feignait une bonhomie naive a laquelle les gens les plus fins etaient souvent trompes; avec cela, il etait la plupart du temps d’une franchise rare, d’une generosite sans bornes, d’une sensibilite de coeur exquise, et poussait pour ceux qu’il aimait le devouement a ses limites les plus extremes, sans reflexion comme sans arriere-pensee, mais par contre il etait implacable dans ses haines et d’une veritable ferocite indienne. En un mot, c’etait une de ces natures etranges aussi completes pour le bien comme pour le mal et dont l’occasion peut aussi bien faire des hommes remarquables que de grands scelerats. Olivier avait profondement etudie le caractere extraordinaire de son protege; aussi, mieux que lui-meme peut-etre, il savait de quoi il etait capable, et souvent il avait fremi en sondant les replis caches de cette organisation etrange qui s’ignorait soi-meme, et tout en imposant sa volonte a cette indomptable nature et la faisant se courber a sa guise, comme le belluaire imprudent qui joue avec un tigre, il prevoyait le moment ou cette lave qui bouillait sourdement au fond du coeur du jeune homme ferait tout a coup irruption au dehors sous le souffle impetueux des passions; aussi, malgre la confiance entiere qu’il semblait avoir en son ami, n’etait-ce qu’avec une extreme prudence qu’il faisait vibrer en lui certaines cordes, et se gardait-il bien de lui donner la conscience de sa force et de lui reveler l’etendue de sa puissance morale.

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