Il remonta dans son carrosse et reprit la route de paris

Comme il arrivait a Franconville, la Deroute, lance a toute bride, passa comme un fleche a cote du carrosse. M.

de Charny se pencha a la portiere, suivant de l’oeil le tourbillon de poussiere qui volait sous les pieds du cheval. –Il arrivera trop tard cette fois, murmura-t-il quand il l’eut perdu de vue.

La Deroute obeissait aveuglement a la secrete influence qui le poussait; la rapidite de sa course, au lieu de diminuer son ardeur, l’augmentait. Il allait passer devant la maison ou M. de Charny s’etait arrete, quand la courroie a laquelle l’etrier etait attache se rompit. La Deroute retint la bride de son cheval et mit pied a terre. Le gars etait toujours sur sa porte, mais cette fois il faisait sauter des ecus au lieu de paris gros sous. –Si c’est une commission que vous avez pour l’abbaye de Sainte-Claire, dit-il au sergent, vous pouvez me la donner pendant que vous rafistolerez votre etrier; j’en viens, j’y retournerai. –Tu as ete a l’abbaye? s’ecria la Deroute, qui, dans la situation d’esprit ou il etait, attachait du prix aux moindres choses. –Et ca m’a rapporte vingt-quatre livres, reprit le drole en faisant sauter les pieces blanches. La Deroute prit le paysan au collet. –Qu’es-tu donc alle faire a l’abbaye? s’ecria-t-il. –Ma foi, fit le maraud epouvante, j’y ai porte une corbeille et une lettre de la part d’un gentilhomme qui etait venu en carrosse. –Un gentilhomme un peu petit, gros, pale, vetu de noir? –Justement, et il est reparti aussitot que la commission a ete faite. –Et qu’y avait-il dans cette corbeille? Le sais-tu? –Ma foi, il m’a paru que c’etait des fleurs et des fruits; il en sortait une odeur dont j’etais tout rejoui.

–Des fleurs et des fruits, dis-tu? –ca doit etre quelque galanterie de ce monsieur a quelque nonne. La Deroute lacha le paysan, culbuta la selle, remonta sur la bete a cru et se precipita ventre a terre vers l’abbaye. Le coeur lui sautait dans la poitrine. La touriere s’epouvanta en le voyant pale comme un mort et le laissa passer sans dire un mot. La corbeille et la lettre avaient ete recues par Mme de Chateaufort, qui s’etait amusee a defaire le linge, tandis qu’on etait alle prevenir Suzanne. Elle trouva sous le voile blanc les plus belles fleurs et les plus beaux fruits de la saison, fleurs et fruits entrelaces et meles avec un gout charmant. Genevieve prit une orange et l’ouvrit. Elle avait reconnu l’ecriture de Belle-Rose, et ne doutait pas que le present ne vint de lui. Suzanne etait en ce moment a l’autre bout du jardin avec Claudine et les deux enfants; il se passa pres d’une heure avant qu’on put la trouver sous le bosquet ou elle s’etait assise. Quand elle fut accourue, elle decacheta la lettre de Belle-Rose, toute tremblante et pale d’emotion. –Oh! mon Dieu! s’ecria-t-elle, il est victorieux et libre! Il a vu le roi, et le roi l’a fait colonel! Un ruisseau de larmes s’echappa des yeux de Suzanne, qui embrassa Genevieve et Claudine. Genevieve commencait a sentir une chaleur intolerable dans la poitrine; mais la joie lui faisait oublier son mal.

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