Il lui declare comment sa toilette, harmonisee par un art dilettante, la designe l’amie de gout

Il decline sa position sociale, comptant sur ce titre d’homme de lettres pour la fasciner.

Elle, palie un peu, se leve, s’en va. Ne point s’opposer a son depart? le jeune homme estime excellente cette tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille svelte qui s’erige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus desirable encore et son esprit s’opiniatre a imaginer tout ce corps sans robe, sur un lit.

La lumiere qui se filtre par la verdure tendre des marronniers s’en vient voluter autour de ses formes que la marche ondule.

Et l’oeil de Doriaste longtemps vise l’epaisse torsade blonde ou se contourne toute la chevelure qui monte dans le faitage du chapeau. Il la suit. Bientot il marche a cote d’elle et il prie qu’on l’excuse, et il proteste que seule une attirance _mysterieuse et invincible_ l’attache a elle. Comme elle ne repond, gardant l’immutable indifference de ses yeux froids, l’impassibilite de sa peau mate, Doriaste cite son nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois _le Sphinx_: les cinq derniers articles, il les a consacres a decrire l’image d’elle. Et elle s’etonne d’entendre sa voix chevroter pendant qu’il dit cela.

Et ce chevrotement la penetre, lui secoue le coeur. Subitement, elle stationne et declame cette phrase qu’elle a vue quelque part: –Donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne serez que mon ami, rien que mon ami. Au desir d’heroine dramatique il accede, devenu stupide de bonheur parce qu’il la flaire, parce qu’il calque du regard ses formes proches, elle consentante. Il ajoute a son serment: –Jusqu’au jour ou vous-meme m’en releverez. –Jamais, cela.

La face du chroniqueur s’etire en un sourire triste, amer, incredule. Vers la grille elle reprend sa route. Lui, a mots emus, confesse sa presente extase. Muette, elle l’ecoute, la bouche gaie, pourtant.

A l’appel de sa main, un cocher blanc dirige pres elle son fiacre. Et Doriaste: –Laissez-moi vous accompagner. –Non, je ne suis pas libre. . .

je suis mariee. –Quand vous reverrai-je. –Vous avez bien su me trouver; vous le saurez encore, a moins que l’oubli. . . –Oh! non. Me direz-vous comment vous vous appelez, afin que. .

. –Supposez que je m’appelle. . . Marceline. . . ; oui, Marceline. . . Du fiacre ou elle ici s’installe en tapotant ses jupons, elle a pour Doriaste un franc regard, tres long.

Et la voiture cahote, jaune, par les rosatres grisailles de la vespree.

En vain le journaliste espere-t-il qu’elle soulevera le voile capitonne qui ferme le judas dans le panneau du fiacre. . . Rien.

Marceline? Marceline! songe-t-il, prenom cher a la litterature bourgeoise. Le pere, il l’imagine ingenieur, ou sous-chef, ou magistrat, honnete homme certes, grand lecteur du _Temps_ et des discours academiques, et croyant aux destinees du pays. Sans doute il psalmodiait le soir, sous la lueur cuivreuse de la lampe, les phrases sentimentales de George Sand, devant sa femme, et, par-dessus la nappe, ils se serraient la main. A la suite d’une telle lecture Marceline a du etre concue dans un lit d’acajou linceule de cretonne bleue.

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