Il fallait passer tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l’encadrait

Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau tremblant de feuillage. L’herbe semblait foulee autour de la porte; deux ou trois rameaux dechires pendaient le long du mur. –Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose. –Non; elle est presque inconnue aux gens du chateau. –On a passe par la cependant.

–Personne n’a la clef de cette porte, repondit Mme de Chateaufort. –Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve froissee. –Hier, nous avons passe le long du mur; vos mains tenaient les miennes; savez-vous ou se posaient nos pieds? Cependant Belle-Rose n’etait pas le jouet d’une illusion. Tandis que Mme de Chateaufort dissipait ses craintes un instant eveillees, M. de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vetements grossiers, il s’etait loge, sous un nom d’emprunt, dans une mechante auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s’introduisait dans le parc de Mme de Chateaufort, ou l’appelait le desir de la vengeance. etonne du silence de Mme de Chateaufort, qui n’avait pas repondu a ses lettres, M. de Villebrais, aussitot qu’il fut en etat de marcher, lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Chateaufort oubliait, elle n’oubliait pas a demi. Elle renvoya donc a M.

de Villebrais les lettres qu’il lui avait adressees, en le priant de vouloir bien lui rendre tout ce qu’il tenait d’elle, et de renoncer a toute esperance de la revoir jamais. Le lieutenant d’artillerie savait quelle etait l’influence de la duchesse, il obeit pour ne pas s’en faire une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu’elle-meme lui avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant bien de s’en servir dans l’occasion. Cette occasion ne tarda pas a se presenter. La retraite ou depuis deux ou trois mois vivait Mme de Chateaufort commencait a etre remarquee a la cour. M. de Villebrais rapprocha cette retraite de l’inconstance un peu soudaine de sa maitresse, et en conclut qu’un nouvel amour la dominait.

Il voulut connaitre son heureux rival, se deguisa, partit pour la residence de Mme de Chateaufort, penetra dans le parc et vit passer la duchesse au bras de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine a retenir un cri de rage: l’homme qui l’avait insulte, et vaincu l’epee a la main, venait encore de lui ravir sa maitresse! C’etait trop de revers a la fois. Un instant M. de Villebrais eut la pensee de s’elancer au-devant de Mme de Chateaufort, et, s’armant de l’autorite militaire, de reclamer le deserteur; mais il savait que la duchesse etait femme a ne jamais pardonner une telle offense, et la crainte d’etre brise dans sa carriere par son ressentiment l’arreta. Cette contrainte ne servit qu’a rendre plus vif le desir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il prit le parti le site d’attendre et de confier a son bras le soin de faire payer a Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu’il en avait recues. Pour mieux enchainer Belle-Rose aupres d’elle, Mme de Chateaufort multipliait les plaisirs que lui permettait le sejour de la campagne.

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