Iii –mikado! –savonnette! deux cohues rivales proclament les noms de leurs idoles

Une rage fait palir l’artiste: quel autre tente lui ravir sa gloire et discuter son triomphe? Le caprice d’un passant aneantirait-il ce bonheur unique. Il lui faudrait renoncer aux adulations des femmes comme aux envieuses exclamations des hommes? Cela ne se peut.

Il aura entiere cette nuit de joie, dut-il affirmer sa suprematie par la violence.

Gronde une sedition. Un moment les casques des municipaux etincellent. Des protestations murmurantes montent sous la coupole apres qu’un des vocables beugle par un plus grand ensemble de voix est parvenu a etouffer l’autre. L’artiste, aux premiers rangs de ses partisans, s’affermit la main sur les poignees de jade de ses sabres. Une bousculade houle, quelques cris, des injures mugissent et l’ephebe, pret a s’elancer, se retient, emerveille: C’est une femme.

Ses formes se moulent a cru dans un collant d’emeraude; en les calices des fleurs etranges qui l’enlacent, des pierreries s’embrasent. –Il est rien pschutt, tu sais, ton costume. Paies-tu quelque chose au buffet? Elle prend son bras. Sa voix gracieuse se note d’un exquis enjouement. Elle s’appuie a lui, et, parfois, avec une gentille curiosite, elle souleve de ses doigts minces les lourdes soieries qui habillent l’artiste.

Elle en fait le tour, rieuse, montrant les ivoires de sa denture dans l’ecarlate des levres.

Ses grands yeux noirs sont humides; des luxures dorment dans sa criniere d’or; sa poitrine semble, a chaque instant, devoir saillir du corsage, et les pointes rosees decouvertes par les sursauts des hilarites reclament les caresses de bouches aimantes. Il emane d’elle un parfum qui fait songer l’ephebe aux devetements ultimes, aux spasmes furieux et alanguissants.

Il n’ose presque la regarder tant site de l’entreprise il sent irresistible le pouvoir de ses sens en fougue.

Et, tout a l’heure, il va la tenir dans ses bras, elle frissonnera sous ses baisers. Il sait maintenant pourquoi son talent sommeille encore: il s’eveillera grandiose a la manifestation de sa virilite. Il sera un fort.

IV On verse du champagne a pleines flutes. Liberalement l’aqua-fortiste jette les louis dans les mains tendues des sommeliers en fracs. Quand la fille a fini d’etancher sa soif, elle demande: –Allons vite chez Baratte, dis, tu veux? Il ne va plus rester de salons. Sur l’escalier de marbre, la foule leur fait cortege. Lui, presque pame de bonheur, s’enivre des flatteries qu’elle susurre a l’adresse du couple merveilleux.

Subitement une bande se precipite, calicots deguises d’une piece de percale, gadoues en debardeurs crottes.

Comme l’un deux regarde trop pres Savonnette, lui le repousse doucement de la main. L’homme se rebiffe, crache des invectives, et, d’un soufflet, demasque Paul Grimail. Un vide se fait, bruyamment.

L’artiste s’affaisse, sans une idee, pres la balustrade. Un municipal le pousse hors des degres. Sur le large palier le calicot clame: –Oh! mince, alors! Reluque un peu sa gueule. V La Seine est noire.

. . Il y grelotte des bigarrures de lumiere diffuse.

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