Heureusement, les pierres de la place etaient de petits cailloux

Pas moins Maurin s’etait, a deux ou trois reprises, senti frappe rudement a la tete et sur les mains. Son sang coulait.

Deja une rumeur circulait dans tout le village: « On se bat sur la place publique! Aux armes, citoyens! » Les gens sortaient des maisons, et bientot le maire en personne apparut, ceint de son echarpe et suivi d’un garde coiffe du kepi, la plaque sur la poitrine. Le malheur voulut que le maire,–un Lucquois etabli a Gonfaron et en fonctions depuis peu de temps, comme successeur d’un maire recemment decede, lequel etait un ami de Maurin,–ne connut pas le braconnier. Au lieu de prendre le roi des Maures par la politesse et la douceur, ce qui sans doute aurait reussi, il l’apostropha de haut: –He! l’homme! je calcule que vous feriez bien de quitter la place et sans regarder en arriere! Maurin n’y put tenir et tout d’un trait riposta: –Je vois a votre echarpe, que c’est vous qui avez, quand on a gonfle l’ane, _devire le tuyau!_ –Arretez-moi cet insolent! cria le tyran de village en se tournant vers son garde.

Le garde s’appreta a obeir. –Si tu touches au roi des Maures, dit Maurin, tu m’en diras des nouvelles! Le garde s’etait arrete, comme change en statue de sel. La magie du nom fameux avait opere sur lui, mais non sur le maire qui etait un peu devot et a qui on avait conte l’histoire de saint Martin; il cria: –Ah! c’est toi le fameux Maurin? Arretez-moi ce mandrin-la! il paiera, en une fois, pour beaucoup d’autres histoires! –Faites excuse, monsieur le maire, dit Maurin. Pour empecher le desordre, je dois obeir et m’en aller, c’est sur, encore que la place soit a tout le monde; mais pour ce qui est d’arreter un Maurin, il faut plus d’un homme! Et d’hommes, ici, je calcule qu’il n’y a que moi! –Je ne compte donc pas au moins pour un! cria le maire suffoque. Et que suis-je donc? –Ah! lui dit le garde respectueux, vous n’etes pas un homme, puisque vous etes le maire. –Il ne peut donc compter que pour un ane, dit Maurin, car le maire d’un pays provencal ou l’on ne comprend pas la plaisanterie n’est vraiment qu’un ane, et des gros! De la plaisanterie, si vous riiez les premiers, gens de Gonfaron, on vous laisserait tranquilles, mais anes vous naissez, anes vous mourrez! Qui naquit pointu ne meurt pas carre, et quand un peuple est bete il est bete par millions!. . . Ah! pauvre France! Le maire et le drive-master.com garde se consultaient. Maurin continuait: –Rien qu’en entendant mon nom de brave homme, les petits enfants d’ici, comme ceux de partout ailleurs, devraient me respecter! mais vous ne connaissez rien, sauvages! il vous faut des Parisiens, pechere! qui vous appelleront _mocos_ sans vous mettre en colere parce que l’ane veut etre bate!.

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. Allons, adieu, bonnes gens! Pour sur, vous n’avez jamais eu d’ailes. Et je dirai partout qu’a Gonfaron les anes ne volent pas. Oh! non! Il s’eloigna sous les derniers cailloux des enfants intimides, laissant derriere lui un peuple stupefait, mais plein de desirs de vengeance. Il gagna la plaine qu’il lui fallait traverser dans toute sa grande largeur pour regagner son royaume des Maures.

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