Grippard fut appele au conseil; s’il n’etait pas tres fort dans l’invention, il etait prompt et

La Deroute, qui etait fou de joie, proposa de s’armer jusqu’aux dents, d’attendre la nuit, d’executer une sortie en colonne sur deux de front et deux de profondeur, de fondre sur les lignes ennemies et de culbuter quiconque s’opposerait a leur passage.

–Nous montons a cheval et nous galopons jusqu’a la frontiere! s’ecria Grippard enthousiasme.

–A moins qu’on ne tue la moitie de la colonne et qu’on ne fasse l’autre prisonniere, dit tranquillement Cornelius.

Cette observation fit tomber l’exaltation du caporal, le sergent se gratta l’oreille.

–Allons! dit-il, mon plan ne vaut rien. –Eh! reprit Belle-Rose, il a cela de bon qu’il est prompt.

On discutait encore lorsque la voiture de M. de Charny s’arreta devant l’abbaye. Le sombre gentilhomme en descendit et se dirigea, a travers les arbres en fleurs, vers la partie du batiment qu’habitait la duchesse de Chateaufort. La Deroute se leva tout a coup et battit des mains. –Ce soir nous serons libres, s’ecria-t-il, venez! Ce n’etait pas la premiere fois que M. de Charny se presentait a l’abbaye; deja, et sous divers pretextes, il avait rendu visite voir la page a Mme de Chateaufort, d’abord pour lui faire apprecier la gravite de l’aide qu’elle avait pretee aux fugitifs, d’autres fois pour negocier, disait-il, un rapprochement entre M. de Louvois et Belle-Rose.

Genevieve n’etait pas la dupe de la fausse pitie de M.

de Charny, mais elle n’avait aucun motif pour ne pas le recevoir. Ces visites renouvelees a plusieurs reprises avaient eveille quelques soupcons dans l’esprit du sergent, qui, sans les communiquer a personne, se tenait sur ses gardes.

En supposant a M. de Charny de mauvaises intentions, la Deroute ne s’etait pas trompe. M. de Charny n’oubliait rien. Il avait fait sa haine de la haine de M. de Louvois; sa defaite chez M. de Pomereux avait acheve d’irriter cette ame pleine de ressentiment. Il voulait une revanche a tout prix. Parmi les laquais qui l’accompagnaient, il y en avait deux qui etaient specialement charges d’observer les etres de l’abbaye, et de jeter les bases d’un enlevement nocturne. M. de Charny savait que Belle-Rose et les siens habitaient un corps de logis isole, et c’etait la-dessus qu’il comptait pour le succes de son entreprise; mais encore, avant d’en courir les chances, fallait-il connaitre les habitudes de la maison. Ces deux laquais rodaient donc partout, examinant toute chose du coin de l’oeil, faisant causer les jardiniers du couvent et calculant leurs dispositions. Deux autres pansaient les chevaux et ne negligeaient pas, a l’occasion, d’aider leurs camarades de leur savoir-faire.

A la troisieme visite, M.

de Charny savait tout ce qu’il etait bon de savoir; a la quatrieme, on eut la topographie exacte des lieux; il ne lui en fallait plus qu’une pour determiner son plan d’attaque. Cette derniere visite, il la faisait le jour meme ou Belle-Rose avait resolu de s’evader. On etait alors vers la fin du mois d’avril. La journee avait ete brulante; de gros nuages s’amassaient a l’horizon; un vent rapide et chaud faisait plier la cime des arbres.

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