Et c’est le coeur plein du nom de maurin et plein de son image, qu’elle montait

L’automne finissait. Le ciel etait bleu, d’un bleu uni, et, dans cet azur de couleur fraiche, la lumiere etait tiede comme en avril. C’etait l’epoque ou les arbousiers sont a la fois en fleurs et en fruits. Fruits rouges, fleurs blanches. Tous les rouges-gorges du monde s’y donnent alors rendez-vous, et les emplissent de leurs petits cris d’appel, semblables a des gresillements d’etincelles. . . Autour des arbousiers, a terre, fruits et fleurs tombent par myriades, et l’on dirait du sang sur de la neige. CHAPITRE XXXV Comme quoi les belles filles faisaient quelquefois encore, au XIXe siecle, sur les rivages provencaux, la rencontre d’un pirate maure. Elle montait en priant. A la premiere heure, dans la plaine, il avait fait frisquet (petit froid aigrelet). Maintenant, deja un peu animee par la marche, Tonia avait chaud sur la colline.

Chaude, en effet, s’annoncait la journee. Pas un souffle n’agitait les aiguilles des pins. L’appel des rouges-gorges innombrables petillait de tous les cotes.

Au-dessus de la plaine qui s’eloignait et s’abaissait derriere Tonia, des vols d’alouettes jetaient leur friselis limpide dans la limpidite du ciel parfaitement bleu. La poussee d’automne apres les pluies avait ete vigoureuse, et les herbes bien vertes jaillissaient ca et la entre les pierres du chemin, dans les felures des rochers, partout ou un peu de terre et d’eau pouvait faire de la vie.

Des perdreaux qui buvaient dans un petit champ de vigne, firent sursauter la voyageuse lorsqu’ils s’enleverent derriere elle, ici avec ce bruit de vent subit qui se dechaine. . . Elle les regarda se perdre sous bois devant elle, mais ne devina pas qu’un chasseur les avait fait partir. . . Si elle avait eu cette idee, elle aurait pu apercevoir Maurin des Maures qui, cache dans les bruyeres, la suivait. Il avait appris le projet de pelerinage de Tonia par son ami le cantonnier, qui, lui, l’avait su par la femme de la cantine du Don, et il s’etait mis en tete d’accompagner la voyageuse, sans se faire voir, afin de la proteger au besoin; mais c’etait la une mauvaise excuse qu’il se donnait a lui-meme. Au fond, il etait jaloux; et croyant qu’elle avait un rendez-vous avec Alessandri, il voulait en avoir le coeur net. Il epiait donc Tonia depuis la veille au matin. Il avait passe la nuit a Pignans.

La, quand il sut Tonia installee chez les devotes, il passa une nuit tranquille, mais il etait persuade qu’elle devait rencontrer le gendarme ou en route ou tout la-haut, a l’arrivee. Et c’est pourquoi il la suivait. Les perdreaux, il s’etait bien garde de les tirer, pour ne pas se denoncer. Il la suivait en chasseur, comme si elle eut ete un perdreau elle-meme; il allait en silence, le fusil sur le bras, son chien sur ses talons.

Ou encore il la guettait comme jadis les Sarrazins, ses aieux epiaient, sur nos rivages ligures, les petites Provencales chretiennes, pour les emporter sur leurs barques de pirates ou seulement pour les mettre a mal, sous bois; tels les satyres antiques, rapteurs de nymphes.

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