En rompant une troisieme fois, belle-rose trebucha contre une pierre; bouletord profita de l’accident pour lui

Le peril rendit un peu de son courroux a Belle-Rose; il se mit a son tour a presser Bouletord, qui rompit, mais point assez vite pour eviter un coup de pointe dans les chairs du bras. Belle-Rose avanca toujours; un second coup blessa le canonnier a l’epaule; il voulut riposter, mais une troisieme fois l’epee du sapeur l’atteignit a la poitrine. Bouletord chancela et tomba sur ses genoux. –J’ai mon compte, camarade, dit-il; et il s’evanouit. Belle-Rose, rentre au quartier, raconta ce qui venait de se passer a la Deroute. –C’est facheux, lui dit le caporal, mais c’etait inevitable.

Belle-Rose le regarda.

–Oh! reprit le caporal, ceci est dans les moeurs du regiment! On a voulu vous _tater_. Bouletord est un _tateur_: Quand une recrue arrive au corps, un soldat le provoque; tout sert de pretexte en pareille circonstance; il lui donne ou il en recoit un coup d’epee. Si la recrue se bat bien, il n’a plus rien a craindre, qu’il soit vainqueur ou vaincu; mais, s’il a peur, il est perdu. On vous a fait passer par le bapteme de fer. –Le duel est cependant defendu. –C’est une excellente raison pour qu’on se batte davantage. — Mais qu’en resulte-t-il? –Rien. Les soldats se battent et les officiers ferment les yeux. –Ainsi, je n’ai rien a faire? –Vous n’avez qu’a garder le silence.

Bouletord sera porte a l’hopital et ne dira rien; vos deux temoins seront muets comme des carpes: c’est la religion du soldat. Faites votre service comme si vous n’etiez pour rien dans l’affaire, et si M. de Nancrais apprend tout, soyez sur qu’il fera semblant de tout ignorer. –Cependant le chirurgien voir la page visitera les blessures de Bouletord? –Le chirurgien dira que Bouletord a la fievre; s’il guerit, on dira que la fievre l’a quitte. –Et s’il meurt? –Il sera mort de la fievre.

Belle-Rose se prit a rire. –Je ne ris point, continua le caporal; j’ai deja vu mourir comme ca une demi-douzaine de sapeurs, les uns de la fievre maligne, les autres de la fievre rouge. La fievre rouge est un coup de sabre, la fievre maligne est un coup d’epee; c’est la plus dangereuse. La fievre est la providence du soldat. Allez vous coucher. VI LES ILLUSIONS PERDUES.

Tout se passa comme la Deroute l’avait predit. Bouletord entra a l’hopital; le chirurgien le visita, et declara qu’il etait malade d’une fievre intermittente. M.

de Nancrais feignit de croire ce qu’avait dit le chirurgien; mais un jour qu’il rencontra Belle-Rose seul sur le rempart, il l’interpella brusquement: –On m’a conte que tu avais failli attraper la fievre ces jours-ci, prends-y garde: je n’aime pas qu’on la donne ni qu’on la recoive. C’est bon pour une fois. –C’est fini, repondit hardiment Belle-Rose; l’acces est passe. M. de Nancrais sourit. Bouletord guerit, et il n’en fut plus question. Quelques mois se passerent, puis un an, puis deux, puis trois; Belle-Rose ecrivait frequemment a Saint-Omer; dans les reponses qu’il en recevait, il y avait toujours quelque souvenir de Suzanne, un mot, une fleur de la saison nouvelle, quelque chose qui venait du coeur et qui allait au coeur.

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