En le voyant si courtois pour la fille du garde, un des deux gendarmes s’agita sur

Ce gendarme, jeune, bien fait, etait fort soigne de sa personne; joli, la figure ronde, les traits reguliers, la peau tendue, bien lisse, la moustache d’un noir excessif.

Rase de frais, il avait les joues et le menton bleus comme le ciel. On eut dit une poupee en porcelaine, toute neuve. Un detail de cette physionomie etait caracteristique, et semblait plaisant sous un chapeau de gendarme: ses deux pommettes se surelevaient, tres roses, comme deux gonflements, deux demi-spheres, deux enflures de sante, signes evidents d’une conscience tranquille et d’une indolence a toute epreuve. Cela rassurait et donnait envie de rire. Ce beau gendarme, gentil comme un tenor, etait amoureux de la « Corsoise »; il s’etait fait agreer, mais par le pere seulement, en qualite de fiance. Persuade qu’il plairait, un jour a Antonia, il n’avait pas voulu cependant « brusquer les choses », reconnaissant de bonne grace qu’il ne suffisait pas de s’etre montre trois fois a une jeune fille, et chaque fois durant quelques minutes a peine, pour etre certain de n’avoir pas quelque rival secretement prefere. Depuis un mois tout au plus, le garde nouveau etait drive master installe dans la maison forestiere du Don, et le gendarme, appartenant a la brigade d’Hyeres, ne pouvait venir au Don, dans la commune de Bormes, qu’en voisin. . . Maurin avait surpris le mouvement d’impatience du gendarme et il en avait aisement devine la cause.

Il vint s’asseoir pres des deux gendarmes dont il n’avait rien a redouter, s’etant toujours garde avec soin de chasser en temps prohibe et sur des terrains interdits,–ou du moins de s’y laisser prendre. –Grivolas! du cafe! du cafe bien chaud! cria-t-il. –Tu as donc soupe, Maurin? –J’ai toujours soupe, moi! dit-il. Des que j’ai faim, tu sais bien,–je mange, n’importe ou je suis. Et je soupe toujours sans soupe. Voila pourquoi le bon cafe me rejouit plus qu’un autre.

Il but une gorgee de cafe brulant avec une satisfaction visible, et se mit a bourrer sa pipe lentement. Presque tous le regardaient avec beaucoup de curiosite. C’etait un homme legendaire que ce Maurin, un homme qui faisait « sortir du gibier aux endroits ou il n’y en avait pas ».

Et quel tireur, mon ami! Bete vue etait bete morte. Toujours chausse d’espadrilles, il parcourait en silence les bois, les mussugues (coteaux couverts de cistes), les lits pierreux des torrents, les sommets couverts d’argeras (genets epineux), les vallons de roches et de bruyeres.

Cet homme en pantoufles ne couchait pas trente fois par an, comme tout le monde, dans une vraie maison. Son carnier de cuir, execute d’apres « ses plans » par le bourrelier de Collobrieres, etait une fois plus grand que le plus grand modele habituel et, tout charge, pesait quarante livres, qu’il trimbalait « comme rien ». Qu’y avait-il la dedans? Un monde! Tout ce qu’il faut pour vivre a la chasse, seul, au fond des bois, a savoir: douze gousses d’ail, renouvelables; deux livres de pain, un litre de vin, un tube de roseau contenant du sel, une gourde d’aigarden[1]; une coupe taillee dans de la racine de bruyere, coupe d’honneur offerte a Maurin par les chasseurs de Sainte-Maxime; deux paquets de tabac de cantine, deux pipes, un couteau-scie; un couteau-poignard de marin, dans sa gaine de cuir; un briquet, de l’amadou, trois alenes de cordonnier, un tranchet, une paire d’espadrilles de rechange (il en usait deux paires par semaine); une demi-peau de chevre tannee, pour le raccommodage de ses chaussures; deux tournevis, six livres de plomb, trois boites de poudre, deux boites de capsules (car bien qu’il possedat un fusil « a systeme » il prenait quelquefois son vieux fusil a piston); une boite de fer-blanc pour les oeufs et les sauces; douze metres de cordelette fine et solide dite septain; une paire de manchons.

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