Elle murmurait les expressions une a une, et les redisait a sa fille, qui souriait et

La corbeille de fleurs et de fruits etait sur un meuble tout aupres. Un clair rayon de soleil tombait par la fenetre ouverte sur leur masse odorante et les couvrait d’une poussiere d’or. Suzanne les caressait du regard et de la main; elle prit une touffe de roses epanouies et les flaira; un fruit splendide suivit les roses, et deja elle en portait la pulpe eclatante a ses levres, lorsque la porte s’ouvrit violemment. La Deroute, bleme, effare et tout poudreux, parut sur le seuil: d’un bond il fut a Suzanne, arracha le fruit de ses mains et le fit voler par la fenetre. –Mon Dieu! qu’avez-vous? s’ecria Suzanne. La Deroute, sans repondre, renversa la corbeille. –N’y touchez pas! s’ecria-t-il enfin; cette corbeille maudite vient de M. de Charny. Ce nom terrible fit passer l’effroi dans l’ame de Suzanne. Genevieve palit horriblement et tomba sur son siege. Claudine, qui s’en apercut, s’elanca vers l’abbesse.

–Oh! que je souffre! murmura-t-elle, les deux mains sur sa poitrine. Suzanne et Claudine se sentirent froid au coeur. –De l’eau, donnez-moi de l’eau, repeta Genevieve; j’ai du feu dans le corps. Son visage devint livide.

La Deroute vit par terre l’ecorce d’une orange et comprit tout. –Elle est empoisonnee! dit-il. Mme de Chateaufort l’entendit. –Faites monter Gaston, s’ecria la pauvre mere qui se sentait mourir. Ses traits se decomposaient rapidement, elle avait deja l’oeil plombe et les joues creuses comme une femme que la fievre aurait devoree depuis dix jours. Un medecin fut appele et du premier mot il confirma les craintes de la Deroute.

Genevieve etait empoisonnee; le mal avait fait des progres irreparables; les remedes les plus energiques pouvaient a peine prolonger la vie de quelques heures.

La duchesse en recut la nouvelle avec un calme profond. –Il fallait une victime, dit-elle, Dieu m’a choisie; Dieu chatie ceux qu’il aime. Des reactifs puissants calmerent ses tortures, et quand elle eut recu les secours de la religion, elle attendit son heure, pieuse et resignee. parisclick.fr

Elle souriait a Suzanne et regardait Gaston avec des yeux pleins d’une tendresse ineffable. Les cloches de l’abbaye sonnaient, et les soeurs, reunies dans la chapelle, recitaient la priere des agonisants. Pendant que ces choses se passaient a Sainte-Claire d’Ennery Belle-Rose achevait le rapport qui devait instruire la province du passage du Rhin a Tolhus. M.

de Louvois etait tout seul et livre aux serieuses meditations qu’enfante la solitude. Son ame damnee, le lugubre et pale M. de Charny, n’etait plus la; les pensees du ministre, un instant surexcitees par les sombres paroles du gentilhomme, avaient pris un cours austere. Devant ses yeux s’etalait tout ouverte la lettre de Louis XIV, ses regards ne s’en pouvaient detacher, et il lui semblait que les caracteres en etaient de feu.

Le roi avait pris Belle-Rose sous sa sauvegarde, et le roi, M.

de Louvois le savait, n’aimait pas que personne s’interposat entre lui et sa volonte; la France et le monde tremblaient au seul froncement de ses sourcils olympiques.

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