Douai, la cour d’assises, cela voulait dire la fin de la detention preventive, des angoisses

Il resume en lui-meme son plaidoyer, il reprend les phrases chefs qui en seront les points de repere. Amplement construites a la maniere de Bossuet, elles resonneront puissantes sous le plafond sonore des grandes salles judiciaires. Elles diront d’abord la passion folle pour Alice, l’eleve riche, les hardis espoirs du repetiteur pauvre, ses respectueuses timidites. Alors les periodes narratives iront amollies avec des tendresses dans les substantifs, des emotions dans les epithetes a la Zola, genre _Faute de l’abbe Mouret_. Lucien Tordrel s’imagine deja les debitant, pale, droit dans sa redingote severe, blanchie d’usure. Et il egarera ce geste lent vers l’auditoire, pour les dames. Quant aux jures, des parvenus, enfants de leurs oeuvres, eux aussi, ils sympathiseront a ses obligatoires humilites de pedagogue miserable. La, des amertumes, deux ou trois propositions mordantes a la Valles.

–Sur l’enlevement, peu de chose. En quelques mots tres simples, concis, il s’avouera coupable: il appuiera ironiquement sur le terme technique « detournement de mineure » en homme qui estime la justice humaine une stupidite inevitable comme les averses imprevues ou.

. . la chute bete d’une tuile sur un chapeau neuf. –Pour le reste, la fin du plaidoyer, du Proudhon, rien que du Proudhon, du Proudhon de toutes les oeuvres. Ce passage debutera par une croquade magistrale de la societe actuelle: « une moisissure.  » Il fletrira la reprobation hypocrite des amours libres; et alors s’eleveront les grandioses prosopopees de la Prostitution et de l’Adultere. Et tout se conclura par un dilemme, le fameux dilemme, un dilemme triomphal pose avec une fatigue dans la gorge, en approchant le mouchoir des levres par un geste automatique, quasi-somnambulesque.

Certes, Tordrel ne laissera pas a l’ami Peyrebrune le soin de sa plaidoirie.

Cet avocassier sans talent bafouillerait en d’obscures chicanes. Une condamnation d’ailleurs serait profitable: l’affaire s’ebruitera, la presse reproduira sa defense; il entrera dans le journalisme par la grande porte. Avenir superbe. Et il achevera _les Veules_, des poesies. Ce livre le posera, l’enrichira. Alice partagera avec lui la gloire, le bien-etre, elle qui a tout sacrifie, famille, reputation pour son amour.

Peut-etre sera-ce un asservissement penible: trainer partout cette femme avec soi?–Mais non: elle se montre intelligente et devouee. –A quand les delices des premiers revoirs et les fremissements infinis de leurs chairs nues?. . .

Apres une succession de sourds tamponnements le train pose. Le brigadier se penche a la portiere; puis il previent Tordrel: –M. Peyrebrune est la. Peyrebrune, le grand Peyrebrune, l’homme aux favoris blonds se precipite, serre la main de son ami, criant: –Excellentes nouvelles, mon cher, une ordonnance de non-lieu.

–Comment? –Eh! oui. La petite Alice a couche avec Bergelette, avec de Bovardy, tu sais, le lieutenant de ce site chasseurs, le pschutt du pschutt. Dans la perquisition on a trouve des lettres d’un brulant, d’un incendiaire! tu n’as pas idee.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *