Certes, ainsi armes, si ces hommes etaient doues d’un certain courage, il leur etait facile de

Du reste, ils ne semblaient nullement s’inquieter de l’aspect sauvage et solitaire du lieu ou ils se trouvaient et causaient gaiement entre eux a demi-etendus sur l’herbe verte et fumant negligemment leurs cigares, vrais puros de la Havane. Le plus age des deux cavaliers etait un homme de quarante a quarante-cinq ans, qui n’en paraissait au plus que trente-six; sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, etait, bien qu’elegante, fortement charpentee, ses membres trapus denotaient chez lui une grande vigueur corporelle, il avait les traits accentues, la physionomie energique et intelligente; ses yeux noirs et vifs, toujours en mouvements, etaient doux mais lancaient parfois des eclairs fulgurants lorsqu’ils s’animaient, et alors ils donnaient a son visage une expression dure et sauvage impossible a exprimer; il avait le front haut et large, la bouche sensuelle; une barbe noire et touffue comme celle d’un ethiopien, melee de fils argentes, tombait sur sa poitrine; une luxuriante chevelure, rejetee en arriere, inondait ses epaules, son teint hale etait couleur de brique; bref, a le juger sur l’apparence, c’etait un de ces hommes determines, precieux dans certaines circonstances critiques parce qu’on ne craint pas d’etre abandonne par eux. Bien qu’il fut impossible de reconnaitre sa nationalite, ses gestes brusques et saccades, sa parole vive, breve et imagee semblaient lui assigner une origine meridionale. Son compagnon, de beaucoup plus jeune, car site de l’entreprise il ne paraissait avoir que vingt-cinq a vingt-huit ans, etait grand, un peu maigre, et d’apparence non pas maladive, mais delicate; sa taille elegante, elancee et bien prise, ses pieds et ses mains d’une petitesse extreme denotaient la race; ses traits etaient beaux, sa physionomie sympathique et intelligente, empreinte d’une grande expression de douceur, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, et surtout la blancheur de son teint, le faisaient tout de suite reconnaitre pour un Europeen des climats temperes nouvellement debarque en Amerique.

Nous avons dit que les deux voyageurs causaient entre eux, ils parlaient francais; leurs tournures de phrases et le manque d’accent laissaient supposer qu’ils s’exprimaient dans leur langue maternelle. –Eh bien, monsieur le comte, dit le plus age, regrettez-vous d’avoir suivi mon conseil, et, au lieu d’etre cahote par des chemins detestables, d’avoir entrepris ce voyage a cheval, en compagnie de votre serviteur? –Pardieu, je serais fort difficile, repondit celui auquel on avait ainsi donne le titre de comte; j’ai parcouru la Suisse, l’Italie, les bords du Rhin comme tout le monde, et je vous avoue que jamais plus delicieux paysages n’ont frappe mes yeux que ceux que, grace a vous, j’ai le plaisir de voir depuis quelques jours.

–Vous etes mille fois bon; le paysage est assez beau en effet, il est surtout fort accidente, ajouta-t-il avec une expression sardonique qui echappa a son compagnon: et pourtant, fit-il avec un soupir etouffe, j’en ai vu de plus beaux encore. –De plus beaux que celui-ci? se recria le comte, en etendant le bras et tracant un demi-cercle dans l’air; oh! Ce n’est pas possible, monsieur.

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