Ce valet de chambre etait un homme du meme age a peu pres que le comte,

Le comte l’aimait beaucoup et avait en lui une confiance illimitee; il se nommait Raimbaut, et etait Basque; continuellement a cheval sur l’etiquette, et professant un respect profond pour son maitre, il ne lui parlait jamais qu’a la troisieme personne, et a quelque heure du jour ou de la nuit que le comte l’appelat, il ne se presentait jamais devant lui sans etre revetu du costume severe qu’il avait adopte et qui se composait d’un habit noir a la francaise a collet droit et boutons d’or, veste noire, culotte courte noire, bas de soie blancs, souliers a boucle et cravate blanche. Ainsi costume, sauf la poudre qu’il ne portait pas, Raimbaut ressemblait a s’y meprendre a un intendant de grand seigneur du siecle dernier.

Le second domestique du comte etait un grand garcon d’une vingtaine d’annees, robuste et trapu. Filleul de Raimbaut qui s’etait charge de l’instruire et de le former au service, il faisait les gros ouvrages et portait la livree du comte, bleu et argent; il se nommait Lanca Ibarru, etait devoue a son maitre et craignait comme le feu son parrain Raimbaut pour lequel il professait une profonde veneration; actif, courageux, ruse et intelligent, telles etaient ses qualites, un peu ternies cependant par sa gourmandise et son gout prononce pour le dolce-farniente. Le recit de Raimbaut fut court: il ne lui etait rien arrive du tout, a l’exception de l’ordre qu’un inconnu lui avait transmis de la part de son maitre, de ne pas continuer son voyage jusqu’a Mexico, mais de se faire conduire a l’Arenal, ordre auquel il avait obei. Le comte reconnut la verite de ce que lui avait dit l’aventurier; il congedia son valet de chambre, s’etendit sur une butaca, ouvrit un livre, mais bientot le sommeil s’empara de lui et il s’endormit.

Vers quatre heures du soir environ, au moment ou il s’eveillait, Raimbaut entra dans sa chambre a coucher et lui annonca que don Andres de la Cruz l’attendait voir la page pour se mettre a table: l’heure du repas du soir etait venue. Le comte jeta un regard sur sa toilette et precede par Raimbaut qui lui servait de guide, il se dirigea vers la salle a manger. VI PAR LA FENeTRE La salle a manger de l’hacienda del Arenal etait une vaste piece longue, eclairee par des fenetres en ogives a vitraux colories et dont les murs, recouverts de boiseries en chene rendu noir par le temps, lui donnaient l’apparence d’un de ces refectoires de Chartreux du quinzieme siecle; une immense table en fer a cheval, entouree de bancs sauf a la partie superieure, tenait tout le milieu de la piece. Lorsque le comte de la Saulay penetra dans la salle a manger, la plupart des convives, au nombre de vingt a vingt-cinq, s’y trouvaient reunis. Don Andres, de meme que beaucoup de grands proprietaires mexicains, avait conserve, sur ses domaines, la coutume de faire manger ses gens a la meme table que lui. Cette coutume patriarcale, tombee depuis longtemps deja en desuetude en France, etait cependant, a notre avis, une des meilleures que nous aient leguees nos peres; cette vie en commun resserrait les liens qui attachent les maitres aux domestiques et les infeodait pour ainsi dire a la famille, dont ils partageaient jusqu’a un certain point, la vie intime.

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