–aussi n’est-ce point mon intention; je desire seulement savoir quels sont vos sentiments

–Va-t’en au diable avec mes sentiments! Ai-je donc le temps de m’amuser aux sornettes qui trottent par la tete d’un maitre fou! Voyez donc la belle alliance! la fille de M. Malzonvilliers avec le fils de Guillaume Grinedal le fauconnier! –Raillez-vous de moi tant qu’il vous plaira, monsieur, je ne m’en offenserai pas, s’ecria Jacques vivement; mais gardez-vous de toucher au nom de mon pere, car aussi bien qu’il y a un Dieu au ciel, si quelqu’un l’insultait, fut-ce le pere de Suzanne, je me vengerais. –Et que ferais-tu, drole? –Je l’etranglerais! Et ce site Jacques leva au-dessus de sa tete deux mains de force a joindre lestement l’effet a la menace. M. de Malzonvilliers se dressa brusquement et porta la main a son cou; il lui semblait sentir deja les doigts de Jacques se nouer derriere sa nuque. Mais Jacques abaissa subitement ses bras, et de sa violente emotion il ne lui resta qu’une grande paleur sur le visage. –Je vous demande pardon de mon emportement, reprit-il; jamais je n’aurais du oublier les bienfaits dont vous avez comble ma famille; cette colere est la faute de ma jeunesse et non de mon coeur; oubliez-la, monsieur. Vous ne m’en voudriez peut-etre pas, si vous saviez combien je souffre depuis que j’aime. Je ne vis que pour Mlle Suzanne, et je sens bien que je ne puis pas l’obtenir.

Mais si pour la meriter il me fallait entreprendre quelque chose d’impossible, dites-le-moi, et, avec l’aide de Dieu, il me semble que j’y parviendrais. Parlez, monsieur, que faut-il que je tente? Quoi que ce soit, je suis pret a obeir, et si je ne reussis pas, j’y laisserai mon corps. Il y a toujours dans l’expression d’un sentiment vrai un accent qui emeut; les larmes etaient venues aux yeux de Jacques, et son attitude exprimait a la fois l’angoisse et la resignation; M. de Malzonvilliers etait au fond un bon homme; la vanite avait obscurci son jugement sans gater son coeur; il se sentit touche et tendit la main a Jacques. –Il ne faut point te desoler, mon ami, lui dit-il, ni prendre les choses avec cette vivacite.

Tu aimes, dis-tu! Il n’y a pas si longtemps que j’aimais encore; mais je ne me souviens guere de ce que j’aimais a dix-huit ans.

Tu oublieras comme j’ai oublie, et tu ne t’en porteras pas plus mal. Jacques secoua la tete tristement. –Oui! oui! on dit toujours comme ca, continua le traitant. Eh! mon Dieu, a ton age, je me croyais deja dans la riviere parce que j’avais perdu l’objet de ma premiere flamme! Mais, bah! j’en ai perdu bien d’autres depuis! Parlons raison, mon garcon; tu m’entendras, car tu as du bon sens. Plusieurs gentilshommes du pays me demandent la main de Suzanne. Puis-je, en conscience, te preferer, toi qui n’as rien, ni etat, ni fortune, et les repousser, eux qui ont tout cela? Jacques baissa la tete, et une larme tomba sur la poussiere du sentier.

–Parbleu! si tu etais riche et noble, reprit M.

de Malzonvilliers, je ne voudrais pas d’autre gendre que toi! –Si j’etais riche et noble? s’ecria Jacques. –Oui, vraiment. –Eh bien, monsieur, je m’efforcerai de gagner fortune et noblesse.

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