Au-dessus, la montagne aux sapinieres crepues comme des tetes de negre ou, tout au fond, bleuissent

Elle avait grandi la, l’Innoucento, comme on l’appelait familierement, entre les pourceaux et les poules, grognant et gloussant avec eux sur le fumier et dans la boue. Une grosse tete difforme, engoncee dans des epaules mal equarries, des yeux trop petits falotement brillants, de vrais yeux de cretin; la bouche fendue jusqu’aux oreilles, avec des levres minces et des dents deja toutes moussues.

Les bras trop longs, la main trop large, le pied s’aplatissant dans l’espadrille. Ainsi, gambadant par les champs de mais et les ici carres de legumes, le corps difforme et l’esprit embrume, la pauvre idiote attrapa ses vingt ans. Ses parents etant morts, une vieille femme, Madame Lafont, l’avait prise a son service. Elle gardait les bestiaux et allait blanchir le linge au torrent. Les gars du village se moquaient d’elle en lui prenant le menton avec des mines comiques et les jeunes filles lui demandaient confidentiellement, histoire de rire un brin, si elle avait un amant: _As oun galan, Innoucento?_ Et la pauvre idiote ecarquillait ses petits yeux, ne comprenant pas, et gloussait comme ses poules. C’etait un apres-midi de juillet. Un soleil fauve dardait ses rayons rouges dans le ciel blanc. Les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, les guepes picoraient sur la haie, les gelinottes roucoulaient dans les branches, et les petits lezards verts rampaient dans les buissons creux. L’Innoucento qui paissait ses bestiaux par les champs sentit sa tete lourde de somnolence et s’endormit a l’ombre des peupliers. En ce moment le garde champetre Miquelas passait dans le sentier, ivre. Il vit l’Innoucento endormie sous les peupliers, et une idee baroque traversa sa tete alourdie par la boisson. –Tiens, comme c’est drole! se dit-il. Puis il reveilla d’un coup de pied la pauvre idiote. Elle se frotta les yeux en grognant. Alors il la prit dans ses bras et l’emporta dans le taillis prochain ou l’herbe poussait haute. Et les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, et les guepes picoraient sur la haie, et les petits lezards verts rampaient dans les buissons creux. Depuis ce jour la, lorsque les jeunes filles lui demandaient: _As oun galan, Innoucento?_ l’idiote ne gloussait plus comme ses poules et son regard devenait serieux. Quelques mois apres, sa taille s’epaissit visiblement et les gars du village, en la rencontrant, disaient avec des eclats de rires: –Comme tu engraisses, l’Innoucento? Serais-tu enceinte? Mais elle ne repondait pas, et s’enfuyait en courant par les carres de betteraves.

Souvent le soir, en se deshabillant, elle fixait des yeux inquiets sur son ventre gonfle et se rappelait en rougissant le jour ou elle s’endormit sous les grands peupliers. Dans le village, on souriait en la voyant passer, et les commeres se chuchotaient avec des mines etonnees: –Mais qui diable a pu faire ca? La vieille Madame Lafont, tres intriguee, appela un empirique de passage, et lui fit examiner sa servante. L’empirique declara que la jeune fille etait enceinte.

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