Alors il se leva et sortit en sifflant un air d’operette

Apres le depart de son mari, Madame de Lorn laissa eclater ses sanglots et ses pleurs: dire qu’elle avait espere le bonheur entre les bras de cet homme! Ou sont ces reves bleus, ces illusions aux ailes d’or! Des querelles, des injures meme. Et dire qu’ils venaient de se marier a peine! Quel enfer! Comment finirait-elle cette situation aussi lugubre que grotesque? C’etait sa faute, disait-il, sa faute a elle? L’imbecile! Sa faute! Pourquoi? Elle etait jolie, vraiment jolie, et desirable! Oh! c’etait trop fort! Elle avouerait tout a sa mere, elle se separerait. Non. Elle le rendrait plutot ridicule. Elle se laisserait courtiser, courtiser _jusqu’au bout_, par le vicomte de Cazal, qui avait demande autrefois sa main, ou par Monsieur Maffei, ce jeune diplomate italien si joli garcon. Oui, mais c’est qu’elle l’aimait toujours, et quand meme ce grand diable d’homme avec ces moustaches fines, sa main aristocratique, ses yeux qui vous ce site allaient droit au coeur. Oh! si ca pouvait s’arranger! Comme elle vivrait heureuse entre ses bras! Le posseder, le posseder _completement_ une semaine, et puis mourir! Et elle sanglotait, sanglotait a fendre l’ame, la pauvre petite, et elle pleurait, pleurait toutes les larmes de son corps. Soudain, un objet blanc, tranchant sur le fond brun du tapis, attira son regard. C’etait une carte de visite. Elle la ramassa et lut: _Madame la Baronne de Saint-Baume,_ Rue. . .

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nº. . . La baronne de Saint-Baume! Ce nom ne lui etait pas inconnu. Ou diable avait-elle entendu parler de cette femme? Mais oui. C’est son oncle, le marquis de Matas, ce vieux gateux qui racontait des choses si inconvenantes devant les jeunes filles. C’est lui qui parlait souvent de Madame de Saint-Baume, quand il allait diner chez ses parents. Elle se rappelait maintenant.

Sa mere se montrait tres scandalisee toutes les fois qu’on entamait cette conversation. Elle sentit son coeur saigner. La jalousie l’etreignit de ses griffes. Puis, une idee subite lui traversa l’esprit et elle sourit malicieusement. –C’est a essayer, pensa-t-elle. Qui sait? Mon bonheur est la, peut-etre. V Le lendemain, une dame long voilee se presentait a l’hotel Saint-Baume. La baronne la recut avec une courtoisie exquise de douairiere. –Madame, dit l’inconnue d’une voix mourante au bout de quelques instants de silence embarrasse, je fais aupres de vous une demarche tres grave, comptant sur votre discretion inattaquable.

La baronne remercia de la tete avec dignite. –J’aime, reprit l’inconnue d’une voix de plus en plus faible, j’aime follement un de vos amis, Monsieur de Lorn. Apres avoir vainement lutte, je me sens vaincue. Je desirerais neanmoins, a cause de mon rang dans le monde, et pour des motifs qu’il serait inutile d’expliquer, le voir en cachette et sans qu’il sache qui je suis, pour le moment du moins. Je vous ai choisie, madame la baronne, comme la seule digne de ma confiance. –Madame, repondit la vieille proxenete d’un ton grave, je n’ai pas l’honneur de vous connaitre; mais je sens, rien qu’a vos paroles, une personne de ce monde, le grand monde qui m’est cher et auquel j’appartiens par droit de naissance.

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